Introduction
Roberto Di Bella : J'ai aujourd'hui le plaisir de vous présenter le professeur Jeffrey Peck. Jeffrey Peck est professeur de communication, culture et technologie à la Georgetown-University à Washington/DC et actuellement professeur invité à la Humboldt-Universität de Berlin. Monsieur Peck est juif et il a écrit sur la vie juive en Allemagne après 1989. Being jewish in the new Germany, tel est le titre du livre. Sorti aux Etats-Unis en 2006, il est le résultat d'une longue recherche et propose des thèses tout à fait provocantes.
Il existe donc à nouveau une culture juive en Allemagne, une culture qui est actuellement particulièrement vivante et dynamique. Mais la culture juive et l'identité juive se trouvent confrontées aussi à des défis particuliers. Pas seulement en Allemagne, mais en général dans un monde de plus en plus globalisé. C’est à ce sujet et à propos de ses expériences personnelles en Allemagne et avec des Allemands que je souhaiterais parler (m’entretenir) avec lui.
Berlin – ancien et nouveau centre de la vie juive en Allemagne
Roberto Di Bella: Vous vivez actuellement à Berlin et connaissez donc très bien la ville. Berlin a été par le passé le centre de vie juive en Allemagne, voire en Europe, et il l’est redevenu. Le souvenir de la Shoah et les signes d'une nouvelle vie juive coexistent un peu partout dans la ville. Comment vivez-vous ce contraste au quotidien ?
Jeffrey Peck: Berlin est une ville qui est naturellement pleine de tels souvenirs. On voit cela partout. On voit aussi les caractéristiques du passé, du fait de certains monuments ou d'autres éléments qui doivent rappeler le passé allemand. Mais d'autre part Berlin est très intéressante, parce qu'on y trouve naturellement aussi les caractéristiques d'une nouvelle vie juive, par exemple la synagogue dans la Oranienburger Straße avec sa grande coupole dorée. C'est naturellement un emblème de Berlin par excellence. C’est dans cette mesure que l’on trouve désormais les deux aspects à Berlin : à la fois une sensibilité pour le passé et sa mémoire (la mémoire du passé), mais également une reconnaissance de ce qui se passe aujourd'hui au niveau de la vie juive en Allemagne.
RDB : Comment la population juive en Allemagne s'est-elle développée après la Seconde Guerre mondiale?
JP : C'est une histoire intéressante, parce qu'à la fin de la Seconde Guerre mondiale il y avait naturellement peu de Juifs en Allemagne et les Juifs qui arrivèrent ensuite en Allemagne, étaient ceux qui avaient été libérés des différents camps de concentration en Europe de l'Est et qui étaient assez orthodoxes. Cela a marqué très longtemps les communautés juives après la Seconde Guerre mondiale. Cela a changé un peu au cours des années qui suivirent quand par ex. dans les années 1970 il y eut des personnes arrivant d’Union soviétique. Mais le grand tournant a été 1989/90, lorsque la nouvelle émigration en provenance de l’ex-Union soviétique a commencé.
RDB : Votre livre porte le titre Being jewish in the new Germany, c'est à dire l’Allemagne après la chute du Mur, après la réunification. Quelle est donc la spécificité de cette situation ?
JP : La spécificité c’est, comme je viens de le mentionner, le fait qu’il y avait plus de 200.000 personnes (un grand nombre de Juifs alors, comme on dit, même si en réalité ce ne sont pas tous des Juifs) qui arrivaient de l’ex-Union soviétique en Allemagne et cela a bien entendu complètement modifié le paysage et le profil des communautés juives. D’un côté, ce fut très positif, parce que d’une certaine manière cela a sauvé l’avenir des Juifs en Allemagne, mais cela a créé d'autre part beaucoup de problèmes.
Le défi de la nouvelle migration juive en Allemagne après 1989
RDB : Vous l’avez déjà mentionné: beaucoup des nouveaux membres des communautés juives viennent de Russie ou également de l’Ukraine. Comment s'insèrent-ils dans les structures communautaires traditionnelles ?
JP : C'est l’un des problèmes majeurs. D'abord on doit dire que beaucoup parmi les nouveaux arrivés en Allemagne ne sont pas de « vrais » Juifs, selon la loi juive officielle. C'est comme en Israël. C’est-à-dire qu’ils n'ont pas de mère juive, mais peut-être un père juif. En Union soviétique cela avait été reconnu, mais pas en Allemagne. Ils arrivent ainsi en Allemagne et ne peuvent pas devenir membres de la communauté. Ils se retrouvent alors ainsi un peu assis entre deux chaises, pour ainsi dire. Mais je pense que cela dépend des cas, beaucoup d’entre eux se débrouillent bien dans la communauté, mais d’autres ne se sentent pas les bienvenus. D’autres encore veulent en savoir plus sur leurs origines et traditions juives, d’autres vivent plutôt avec leur identité russe. C’est alors un panorama assez mixte.
RDB : Est-ce que pour ces nouveaux venus l’Allemagne représente alors l’espérance d’une nouvelle patrie ou bien est-ce qu’elle est seulement une escale sur le chemin vers d'autres pays ?
JP : Là aussi, la situation se présente de façon différenciée. Certains sont venus en Allemagne, parce qu'ils avaient l’intention de continuer vers le Canada et les États-Unis et qu’ils sont restés ici malgré tout. Mais je ne crois pas que l’Allemagne soit une nouvelle patrie pour beaucoup d’entre eux. Cela serait un terme trop fort, je crois. Probablement qu’ils vivent volontiers en Allemagne et s’y sentent bien. Ils ont naturellement beaucoup d'avantages puisqu’on leur offre la protection sociale et d'autres choses encore, mais ils ne diraient probablement pas que c'est leur patrie.
RDB : La notion allemande de "patrie" ("Heimat") est très complexe. Ces personnes peuvent-elles trouver une patrie en Allemagne ?
JP : C'est une très bonne question et je crois qu’elle concerne les Juifs en Allemagne en général, et aussi ceux qui vivent déjà depuis plus longtemps ici. La notion allemande de "Heimat" est beaucoup chargée d’histoire et de sentiments et elle a aussi des connotations désagréables. En général, on trouve effectivement rarement une nouvelle patrie, plutôt un nouveau chez-soi. Pour les Allemands la notion de "Heimat" est beaucoup associée à l’enfance et aux souvenirs que l’on en a. Je pense qu’elle est également très liée à un lieu, celui peut-être où l’on est né, où l’on a grandi. C’est peut-être aussi une conception romantique, attachée à la forêt et la nature. Je pense alors qu’elle est bien plus qu’un lieu neutre. Le concept est beaucoup lié à des émotions et des associations d’appartenance.
RDB : Les personnes nouvellement arrivées en Allemagne en tant que Juifs n'ont-elles pas aussi peur ? Pour certaines d’entre elles cela doit être étrange, eu égard à l’histoire de leur famille par exemple ou à leur propre biographie, de venir s’installer au pays de "l'ancien ennemi ‘'. Quel genre de sentiments cela provoque-t-il ?
JP : Je pense que c’est plutôt un problème pour ceux qui ne vivent pas en Allemagne, car beaucoup des nouveaux arrivés en provenance de l’ancienne Union soviétique n’ont pas ce rapport à la Shoah, comme nous l’avons à l’Ouest peut-être. Certains ont leur propre compte à régler avec Staline, d’autres n’en savent pas beaucoup au sujet de la Shoah. Bien sûr, au moment où ils arrivent en Allemagne, ils en prennent connaissance ou en savent déjà quelque chose. Mais je ne crois pas qu'ils sont influencés par ces faits de la même façon que d'autres Juifs en Europe occidentale ou aux Etats-Unis.
« Juifs allemands » ou « juifs en Allemagne » ?
RDB : Selon l’une des affirmations les plus importantes de votre livre, il ne s’agit plus de dire et d’expliquer d’abord pourquoi l’on vit en Allemagne en tant que Juif, mais comment. Pourquoi cette thèse est-elle une provocation pour beaucoup de Juifs qui vivent à l’étranger ?
JP : Il en était ainsi il y a déjà dix-quinze ans, comme je l’ai plutôt remarqué aux États-Unis. Il est impossible de croire que des Juifs vivraient en Allemagne. On m’a même demandé : « Pourquoi vivez-vous en Allemagne? Comment pouvez-vous apprendre l'allemand ? ». Mais je crois que cette attitude est lentement en train de changer. Je remarque, aux discussions sur mon livre que les gens, des Juifs aussi, sont devenus plus ouverts quant à la possibilité que des Juifs vivent désormais à nouveau en Allemagne. Bien qu'il y ait toujours des personnes qui ne peuvent l’accepter. Je l’ai une nouvelle fois vécu récemment à l’occasion de mon dernier séjour en Israël. Par conséquent, c’est la question du "comment ?" que j’ai ciblée d’abord dans mon livre. Les Juifs vivent en Allemagne et il faut bien voir qu’ils s'y intègrent.
RDB: Les Juifs allemands se considèrent-ils alors aujourd'hui en premier lieu plutôt comme des Juifs ou des Allemands ?
JP: Je pense qu’il faut d'abord problématiser cette catégorie de « Juifs allemands ». Déjà depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale il n'y avait plus de Juifs allemands, mais seulement des Juifs en Allemagne. Cela est lié au fait que les Juifs allemands, qui étaient si intégrés dans la société allemande d’avant-guerre, ont ensuite été persécutés et assassinés. On utilise alors plutôt le terme de « Juifs en Allemagne » car les « Juifs allemands » sont ceux qui viennent de cette longue tradition et qui désormais ne représentent plus qu’une très petite minorité. La grande question pour l'avenir sera de savoir si ces Juifs qui viennent de l’ancienne Union soviétique, arriveront à développer au cours de quelques générations une nouvelle identité qui pourrait alors éventuellement être de nouveau qualifiée de judéité allemande. Cette identité serait de toute autre nature et en aucun cas comparable à la tradition d’avant-guerre.
RDB : Pourriez-vous décrire cette tradition en quelques mots ?
JP : En 1933 il y avait environ 530.000 Juifs en Allemagne. La plupart d’entre eux étaient très bien intégrés, très séculiers et se considéraient comme des Allemands. Quand Hitler est venu au pouvoir, ce fut très difficile pour eux de croire qu’allait se produire ce qui s’est effectivement produit. Et c’est pourquoi beaucoup ne voulurent pas quitter le pays. Ils faisaient partie d’une tradition qui était très liée à l'histoire et à la tradition allemande, une tradition de nature très culturelle, très séculière. Probablement que ces Juifs-là se sont davantage considérés comme des Allemands que comme des
Juifs et ils ont fortement marqué la vie culturelle, surtout dans les grands centres, comme par exemple Berlin. Et dans une certaine mesure ce n’est plus le cas en Allemagne. Il y a un grand intérêt pour cette tradition. Mais la judéité qui existe maintenant en Allemagne, est autre et prendra d’autres voies.
RDB: En 1995 déjà vous avez, avec un collègue, l’anthropologue John Bornemann, tourné un documentaire ainsi que publié un livre à la suite, au sujet des Juifs qui, après la Seconde Guerre mondiale sont rentrés d’exil pour retourner en Allemagne de l'Est, l'ex-RDA. Comment était la situation pour des Juifs en RDA?
JP : Il est important pour moi que dans mon livre je traite aussi la situation des Juifs en RDA. Jusqu’à la réunification, il n’en restait que mille peut-être environ, organisés eux aussi en communautés. A cause de la politique officielle de la RDA vis-à-vis d’Israël, la situation était très compliquée, mais il y avait des Juifs en RDA. Il s’agissait de ceux qui étaient revenus après la Seconde Guerre mondiale, revenus principalement parce qu'ils étaient communistes. Et ils sont rentrés de leur exil en Union soviétique, aux États-Unis ou en Angleterre, parce que leur réflexion était la suivante : nous pouvons construire une nouvelle Allemagne et nous pouvons en faire partie. Ils étaient contre l'Allemagne fasciste et ils voulaient fonder quelque chose de nouveau. Ils sont revenus avec vraiment beaucoup d'idéalisme et peut-être aussi des idées utopiques et ont travaillé dur pour réaliser cette nouvelle Allemagne. Mais pourtant, pour beaucoup d’entre eux cela n’a pas marché. John Bornemann et moi, nous avons essayé de démontrer cela, avec les différentes réactions et identités qu’avaient ces Juifs en ex-RDA. Cela aussi c’est un chapitre important de l'histoire.
Relations Israël-Allemagne et entre les minorités juives et musulmanes en Allemagne
RDB : Qu’elle est l’importance d’Israël pour les Juifs vivant en Allemagne ?
JP : Je crois que pour tous les Juifs dans le monde Israël revêt une grande importance. Cela dépend naturellement des motifs, s’ils sont religieux, politiques ou idéologiques. Mais pour la majorité des Juifs c’est important qu’Israël soit là. C’est une autre question de savoir si l’on souhaite partir en Israël, si l’on voudrait vivre en Israël. Il y aussi des Juifs qui regardent d'un œil critique la politique en Israël. Mais Israël reste un point de référence important pour les Juifs. C'est aussi le cas pour les Juifs allemands. Il n'y a peut-être qu’un point de différence : c’est qu'il y a des gens en Israël qui ne comprennent pas pourquoi, en somme, il y a une communauté juive en Allemagne.
D'autre part, il faut dire qu’officiellement, les relations entre Israël et l'Allemagne ont un statut particulier au moins depuis les années soixante. L’Allemagne se veut aux côtés d’Israël. Peu importe le chancelier allemand au pouvoir, il y a toujours un soutien très fort pour Israël. Et l’on sait
aussi en Israël, je crois pouvoir le dire, que l'Allemagne est le meilleur ami d’Israël en Europe. À cet égard, beaucoup des Juifs russes qui arrivent maintenant en Allemagne s'identifient fortement avec Israël. Quelques-uns parmi eux ont peut-être aussi de la famille en Israël. Pour eux, cela ne pose aucun problème, je pense.
RDB : Plusieurs millions de musulmans vivent également en Allemagne. Comment voyez-vous les relations de cette minorité vis-à-vis de la minorité juive en Allemagne?
JP : C'est un point important et j’ai dans mon livre, je crois, examiné pour la première fois les relations entre Turcs et Juifs d’Allemagne. Je vois la situation peut-être plutôt d’un point de vue américain, parce que là-bas on a déjà l’habitude de voir que les minorités se solidarisent entre elles. Mais je pense qu’il est important de ne pas croire que l’on puisse les comparer ainsi, parce que l’histoire relative à chacune de ces minorités est très différente. L’histoire de leur arrivée en Allemagne. Mais je pense que ce qui est particulièrement intéressant de nos jours, c’est le fait qu’il existe en Allemagne des associations turques non religieuses, qui maintenant essaient de plus en plus d’établir des contacts avec les organisations juives. Elles observent ce que font les Juifs en Allemagne, parce qu'elles voient comment ceux-ci ont réussi à obtenir des aides publiques par ex. Les organisations judéo-américaines elles aussi essaient également d’établir des contacts entre Juifs et Musulmans. Mais je pense que pour la plupart des Juifs en Allemagne c’est comme pour la plupart des non-Juifs en Allemagne : ils ont peu de contact avec des Turcs, avec des Musulmans. Mais je crois que de la même façon qu'en France, le problème en Allemagne et la grande question pour l'avenir sont les suivants : comment les Musulmans sont-ils intégrés dans la société européenne ?
RDB : Les attentats terroristes du 11 septembre 2001 ont-ils modifié ces relations ?
JP : Je crois que ce qui s'est passé le 11 septembre, d'une manière ou d'une autre, a tout modifié. En ce qui concerne l’Allemagne je mentionnerais plutôt qu'après l'affaire des caricatures (de Mahomet) en provenance du Danemark, affaire qui en Europe et d’autres régions du monde a suscité beaucoup de violence, rien ne s'est passé en Allemagne. Et je crois que cela montre que la minorité turque en Allemagne maintient une toute autre relation vis-à-vis de son identité aussi bien que vis-à-vis de la population allemande et que cela n’est peut-être le cas dans d'autres pays. Cela ne veut pas dire qu’il ne pourrait pas y avoir de problèmes à l'avenir, mais je pense toutefois que le fait que les musulmans allemands soient principalement d’origine turque, n’est pas négligeable.
Quel public ciblé pour ce livre ?
RDB : Vous êtes Américain et votre livre a d’abord été écrit pour un public américain. C’est aux Etats-Unis aussi que vit la plus grande communauté juive en dehors d'Israël. Comment s’imagine-t-on là-bas la vie juive en Allemagne?
JP : J'ai tout d’abord écrit le livre pour le public américain et judéo-américain, parce que j'ai trouvé que les Américains et aussi les Juifs américains se servent toujours de stéréotypes et d’idées reçues par rapport à l’Allemagne. Et pour moi en tant que scientifique, mais aussi quelqu'un qui s’intéresse à l'Allemagne, il est important de leur transmettre une image plus différenciée de l'Allemagne pour mieux comprendre ce pays. C’est pour cela que j'ai écrit ce livre. Par conséquent, je dirais que beaucoup de Juifs américains pensent toujours à l'Allemagne en fonction de ces vieilles images de nazis. On note aussi souvent dans les journaux que, si quelque chose se passe en Allemagne qui est en rapport avec des néo-nazis ou une forme d’antisémitisme, cela devient tout de suite objet de discussions publiques. Lentement, l’Allemagne donne lieu dans les journaux à des articles concernant la politique et d'autres choses aussi. Mais je pense que le que public américain a besoin de beaucoup d'informations et de connaissances sur l'Allemagne.
C'est pourquoi j'ai écrit ce livre.
RDB : Votre livre est paru en anglais. Souhaitez-vous éventuellement le faire publier en français ou en allemand?
JP: Chaque auteur souhaite naturellement que ses travaux soient traduits dans le plus de langues possible. Mais il est possible que mon livre ne passe bien que dans une perspective américaine, ou que les termes en anglais que j´utilise paraissent étranges s´ils sont traduits directement en allemand. Il y a en effet beaucoup d´expressions et de mots en allemand qui sont associés étroitement avec la Shoah, et quand on les entend en allemand, ils sonnent autrement et provoquent d´autres associations d´idées.
Donc je ne sais pas. Je pense qu´au niveau du contenu cela pourrait bien être intéressant, mais la question qui se pose est: faut-il le réécrire?
Fascination pour la culture allemande
RDB : Qu’est-ce qui vous fascine dans l’Allemagne ?
JP : Tout le monde me demande cela. Je crois que c’est sûrement lié au fait que ma famillie est originaire d’Europe centrale -pas d’Allemagne certes, mais de Hongrie- et peut-être que j’ai noué un rapport émotionnel à cette façon de vivre d’Europe centrale. D’autre part, j’ai été toujours fasciné par l’histoire, l’histoire de la Shoah aussi naturellement. J’ai donc commencé à apprendre l’allemand à l’école. Je me suis toujours senti très à l’aise en Allemagne. J’y ai séjourné longtemps et souvent et pour moi personnellement j’ai peut-être retrouvé quelque chose de ma propre famille en Allemagne, en tant qu’Américain. En ce qui concerne la littérature, j’ai aussi étudié la littérature judéo-allemande et j’ai publié à ce sujet. Je trouve que l’actuelle littérature judéo-allemande fait aussi partie de la littérature allemande. Elle n’est pas très connue, mais toutefois très intéressante.
RDB : Y a-t-il une jeune littérature judéo-allemande? Pourriez-vous nous citer quelques noms ?
JP : Un auteur qui est peut-être particulièrement intéressante pour le public français, c’est Barbara Honigmann (*1949), qui vit à Strasbourg. C’est une Juive qui a grandi en ex-RDA. Sa famille est restée en Angleterre pendant la Seconde Guerre mondiale, elle a grandi en RDA et c’est là qu’elle a découvert son identité juive. Plus tard elle s’est installé a déménager à Strasbourg et est maintenant une Juive orthodoxe. Je trouve qu’elle écrit de très beaux petits romans qui traitent aussi bien le sujet de l’identité juive que celui de l’identité allemande.1
Comment dire qu’on est juif en Allemagne
RDB : Est-ce qu’il vous faut en fait réfléchir longtemps avant de déclarer que vous êtes Juif et rapport à qui ?
JP : Je crois que chaque Juif vivant en Allemagne se pose cette question. Quand j’ai commencé à venir régulièrement en Allemagne, au début des années 80, ou même avant déjà, à la fin des années 60, j’y réfléchissais davantage. Par exemple quand je marchais dans la rue j’observais particulièrement les personnes âgées en me demandant: « Ont-ils peut-être fait quelque chose ? » ou bien : « Qu’éprouveraient-ils s’il savaient qu’ils sont juifs ? ». Je crois ainsi qu’au cours des dernières années j’ai fait des progrès à ce propos. Et cela aussi parce que dans mon travail je m’occupe tellement de ce sujet que je n’ai plus besoin de me déclarer que je suis Juif, parce que c’est évident.
Je trouve que j’y gagne beaucoup, parce que je remarque alors que vraiment beaucoup d’Allemands respectivement de non-Juifs éprouvent le besoin de parler avec un Juif. Ils veulent parler de leur passé, de leurs pensées, ils veulent s’exprimer. C’est pourquoi des organisations comme le Goethe-Institut (www.goethe.de/france) ou le DAAD (Office allemand d’échanges universitaires, http://paris.daad.de) sont importantes, parce qu’il faut qu’il ait des contacts entre non-Juifs et Juifs en Allemagne. Je pense qu’il est très important, aussi pour l’avenir, d’avoir des contacts personnels.
RDB : Monsieur Peck, supposons que vous êtes invité à trois soirées différentes : à New York, à Berlin, à Jérusalem. Vous faites la connaissance de quelqu’un qui ne sait pas que vous êtes juif. Le comportement change-t-il dès lors que la personne l’apprend?
JP: Peut-être seulement à Berlin. New York est une ville juive, Jérusalem est naturellement une ville juive. Mais à Berlin on remarque souvent que beaucoup d’Allemands n’ont pas eu beaucoup de contacts avec des Juifs ou se sentent un peu embarrassé à cause du passé. Ils ne savent pas trop quoi dire et se sentent un peu incertains. Cela dépend aussi du nombre d’expériences que cette personne a déjà eues avec des Juifs et aussi si elle a voyagée aux Etats-Unis ou en Israël. Pour ceux qui ont déjà fait ce genre d’expériences, le contact est alors beaucoup plus détendu. Mais pour un Allemand ou une Allemande qui n’ont jamais eu de sa vie des contacts avec des Juifs, cela représente encore souvent quelque chose de très exotique.
RDB : Et qu’est-ce que vous faites alors, pour éventuellement aider ces gens?
JP : Ce que je fais ? Normalement j’essaie d’être un peu ironique, pas forcément de faire une plaisanterie, mais toutefois de montrer que je ne veux pas tomber dans cette discussion qui embarrasse, mais qu’on peut parler de ce sujet comme de tout autre. C’est ce que j’essaie de faire toujours. Je crois que la raison pour laquelle beaucoup d’Allemands parlent volontiers avec moi, c’est parce que j’ai cette attitude. C'est à dire que je prends cela très au sérieux, mais mon attitude est souvent plus détendue que ce que l’on connaît peut-être par ailleurs.
RDB : Il y a eu ces dernières années aussi des films qui ont traité le sujet du judaïsme et également de la Shoah de manière ironique ou avec humour, ainsi par ex. des réalisateurs tel que Dany Lévy dans "Monsieur Zucker joue son va-tout" (Alles auf Zucker) ou encore Roberto Benigni avec "La vie est belle" (La vita è bella). En tant que non-Juif, peut-on se permettre de rire à propos des Juifs ?
JP : C’est une très bonne question et moi personnellement je crois que oui, on peut. Et je crois qu’on peut rire vraiment de beaucoup de choses, parce que je crois que cela crée une relation plus détendue et plus ouverte par rapport au sujet en question. Je crois qu’il existe un rire respectueux et un rire non-respectueux. Et tant qu’on rit avec les autres et qu’on ne se moque pas d’eux, c’est autre chose. Je crois qu’on a fait ces films-là pour faire rire les gens.
Par cette perspective ironique, par ce rire, on prend conscience aussi d’autres éléments de cette situation. Une perspective exclusivement sérieuse entraîne la perte d’autres perspectives.
Pour être clair : il y avait de la vie dans les camps de concentration aussi, il y avait du rire, de la sexualité et d’autres formes de tension. Je pense qu’il est important de démontrer toutes ces facettes et leur richesse et à cet égard j’approuve tout à fait ce que Benigni ou Dany Lévy font. Et je cite même Lévy à la fin de mon livre, car lui-même, en tant que Juif, tente aussi de le faire dans ses films.
Faut-il être croyant pour avoir une identité juive
RDB : Comment vivait-on l’identité juive et les traditions dans votre enfance ? Etait-ce une éducation religieuse ?
JP : Mes grands-parents venaient tous d’Europe. Mais mes parents étaient très peu croyants et ne s’intéressaient pas à la religion. Mais ils ont respecté certains rites. Par ex. j’ai fait ma Bar Mitsva et parce que nous habitions dans une petite ville, où il n’y avait qu’une synagogue qui était orthodoxe, j’ai fait une Bar Mitsva orthodoxe.
RDB : Qu’est-ce qu’une Bar Mitsva?
JP : Une Bar Mitsva, c’est quand un garçon a 13 ans. On fait cela maintenant aussi pour les filles (la Bat Mitsva, RDB). C’est pour ainsi dire l’entrée dans la vie juive et on devient alors membre de la communauté. Et c’est un des moments les plus importants dans la tradition juive. J’ai fait cela, j’ai appris à prier en hébreu et j’ai appris les prières. Mais maintenant je ne suis très peu religieux et je me considère de plus en plus comme « une personne de culture juive ».2 Mon identité est beaucoup liée à la culture et l’histoire juives, aux traditions juives, mais pour moi il n’est pas essentiel d’aller à la synagogue.
RDB : C’est-à-dire, vous diriez que de nos jours et à l’avenir il ne faut pas forcément être croyant pour avoir une identité juive ?
JP : C’est ce que moi, personnellement, je dirais. J’espère quand même que quelques Juifs resteront croyants, car je crois que sans croyance il n’y aura pas d’identité juive à l’avenir. Mais tous les Juifs ne doivent pas être croyants. Nous le savons, beaucoup de Juifs ne vont à la synagogue qu’à l’occasion des grandes fêtes religieuses. Je crois que ce qui est important, et là je suis très américain, c’est que par ex. aux Etats-Unis le judaïsme progressiste, c’est-à-dire le judaïsme réformé et libéral, est proportionnellement le plus répandu et qu’il permet d’être moderne et juif à la fois. C’est aussi le message que j’essaie de transmettre dans mon livre à l’Allemagne et la communauté judéo-allemande.
RDB : Qu’est-ce que le « judaïsme progressiste » ?
JP : Le judaïsme progressiste a différentes caractéristiques, par ex. on utilise d’avantage l’anglais que l’hébreu à la synagogue. Dans le judaïsme réformé on peut aussi n’être que de père juif, sans avoir de mère juive, et pourtant être reconnu en tant que Juif. La grande ironie pour l’Allemagne c’est que le judaïsme réformé s’y est développé au 19ème siècle et qu’après il a disparu à cause de la Seconde Guerre mondiale. Maintenant le judaïsme réformé et de retour en Allemagne et je trouve cela très important. Car il doit être possible qu’on définit son identité juive de différentes manières.
La question identitaire
RDB : Pour les nouvelles générations, le fait d’être d’origine juive, représente-t-il quelque chose de particulier ou est-ce que c’est le sentiment d’être « une partie tout à fait normale de la société allemande » qui prédomine chez elles? (3)
JP : Je pense que les jeunes Juifs -et la plupart des plus jeunes parmi les Juifs viennent de l’ex-Union soviétique, c’est-à-dire qu’il sont nés en Allemagne ou ont émigré plus tard- développent peut-être lentement une identité allemande et peut-être européenne. Leur judaïsme en fait partie intégrale aussi. Je peux bien m’imaginer que beaucoup parmi ces jeunes admettraient qu’il est important pour eux d’être juifs
et d’avoir cette identité. Mais ils ont d’autres identités aussi. C’est valable partout avec les jeunes: ils s’occupent aussi d’autres choses. Il est important pour l’avenir du judaïsme en Allemagne que ces jeunes Juifs restent en Allemagne. Et ils resteront, s’ils ont le sentiment qu’ils se sentent à l’aise et qu’ils pourront vivre et exprimer leurs identités de différentes manière. Par conséquent, il est important pour moi que cette diversité qui est justement en train de se développer en Allemagne, soit encouragée.
RDB : Dans votre livre vous écrivez également que l’identité juive peut revêtir un caractère exemplaire pour les identités dans le monde global, dans l’ère mondialisée ou bien qu’elle doit même obtenir ce statut. Pour quelles raisons?
JP : Je crois qu’en tant que Juif on a toujours plusieurs identités à la fois, même si l’on vit en Israël. Pour beaucoup d’Israéliens, leurs identité israélienne est beaucoup plus forte que leur identité juive. Je pense qu’en tant que Juif on vit dans plusieurs identités et parce que le judaïsme en Allemagne se développe dans une direction tout à fait différente à cause de la nouvelle immigration, les Juifs qui y vivent développent eux aussi tout une autre identité. Elle deviendra peut-être plus européenne, cosmopolite, russe... on verra. Mais je pense qu’on peut aussi apprendre vraiment beaucoup de ce caractère exemplaire. C’est certes dit de façon un peu générale, mais je crois que tous les hommes dans ce monde globalisé ont plusieurs identités. Peut-être qu’ils ne s'en rendent pas encore compte. Mais à cause de toutes ces évolutions... Internet, les nouvelles technologies, les migrations, la confrontation de différentes cultures, l’on devient toujours différent. Je crois qu’un des objectifs de mon livre était de montrer que
l’identité juive en Allemagne est en train de changer et de d’évoluer, mais aussi l’identité allemande non-juive. Ainsi les Allemands, par le contact avec des Juifs, des Musulmans et d’autres personnes encore, changent eux aussi.
RDB : Dans votre livre vous utilisez aussi la notion de ‘virtualité’. Vous parlez de « Juifs virtuels ». Qu’est- ce que vous entendez par là?
JP : Je m’intéresse beaucoup à Internet et j’enseigne aussi dans un domaine spécialisé où il en est question. Je pense, et on le voit de plus en plus, que certains réseaux et certaines identités se développent et évoluent également sur Internet. On peut alors se poser la question : "Y a-t-il un Juif
virtuel?" Il y a vraiment beaucoup de sites sur internet où l’on peut échanger des idées avec des Juifs, où des jeunes peuvent se rencontrer, où on trouve des informations sur les rituels juifs etc. Je crois qu’à l’avenir Internet jouera un rôle de plus en plus important, aussi pour les personnes qui vivent à la campagne ou dans des endroits où il n’y a pas de Juifs. Ils auront ainsi la possibilité d’entrer en contact avec des communautés et institutions juives. Pour moi ce judaïsme virtuel fait partie de cette nouvelle identité possible que l’on peut créer sur Internet. Quel futur pour les communautés juives en Allemagne ?
RDB : Comment voyez-vous l’avenir des communautés juives en Allemagne, en Europe ?
JP : En Allemagne plusieurs choses sont importantes: il faut rendre possible que la variété des identités soit perçue également chez les Juifs qui y vivent et que les institutions juives en tiennent compte. C’est pourquoi je pense que les institutions et les communautés doivent s’ouvrir. Il est également très important que les jeunes, ceux dont j’ai parlé tout à l’heure, restent en Allemagne. Mais je pense que les deux choses sont liés. Si les jeunes ont le sentiment qu’ils sont pris en compte et qu’ils disposent d’institutions qui les acceptent, alors il est aussi davantage probable qu’ils restent définitivement et qu’ils restent Juifs. Ce qu’il adviendra reste toujours une question ouverte.
Ce qui est intéressant ce qu’il existe maintenant tellement d’institutions en Allemagne, pour la vie juive, particulièrement à Berlin, qu’il serait vraiment
dommage que ces institutions restent vides, sans Juifs. D’autre part il existe aussi vraiment beaucoup de choses en Allemagne et en Europe faites par des non-Juifs mais qui ont aussi trait à la vie juive. Cela aussi devrait être pris en compte et accueilli favorablement. Je pense qu’il est aussi très important que des non-Juifs participent à cette identité juive.
(1) http://www.cisonline.org/index.php?option=com_content&task=view&id=160&Itemid=39
(2) En Allemand, Jeffrey Peck utilise le néologisme „kultureller Jude“, „Juif culturel“. Voire aussi plus loin le terme „Juif virtuel“, RDB.
(3) Voir les dossiers sur la « jeunesse juive en Allemagne » sur http://juedischejugend2005.ag.fh-konstanz.de/ et www.goethe.de/ges/rel/dos/jul/jug/deindex.htm.