LA PRATIQUE DE PLUSIEURS GENRES : FORMES BRÈVES, FORMES LONGUES, FICTION ET NON-FICTION
Pour commencer, comment vous présenteriez-vous ?
Comme Barbara Kingsolver.
Oui… et comment vous présenteriez-vous en tant qu’ écrivain ou en tant que personne, s’il vous fallait parler de vous ?
C’est à dire que je n’aime pas vraiment parler de moi. Je suis quelqu’un de timide et je crois que c’est pour cela que je suis écrivain. Parce que je préfère probablement trouver refuge dans mon bureau, mener une vie ordinaire avec mes enfants, à la ferme et me tenir à l’écart du public. Curieusement, c’est le fait de vivre à l’écart et d’écrire dans la solitude qui m’a amenée à avoir une vie publique dans le monde. Mais cela ne change rien au fait que, dans le fond, je suis plutôt réservée, je ne suis pas faite pour vivre au regard du public.
Vous avez pratiqué de nombreux genres littéraires. Pourriez-vous expliquer pourquoi vous choisissez tel genre plutôt qu’un autre, au moment ou vous commencez une nouvelle œuvre ?
Je commence toujours avec une idée en tête plutôt qu’avec un genre spécifique. Je pars toujours d’un thème. Je cherche quelle est cette chose que je brûle d’envie de dire, de raconter, de demander, de donner au monde et ensuite je détermine quel est le véhicule le plus adapté pour le faire. Lorsque je pense aux genres littéraires, je me les imagine tels des véhicules de tailles différentes. Un poème, c’est une petite charrette à bras et un roman, un bus, ou parfois un train, avec de nombreuses voitures attachées les unes aux autres. Parce que dans un roman, on peut tout simplement empiler les thèmes les uns sur les autres, à condition qu’ils soient suffisamment liés les uns aux autres. Alors qu’un poème tient dans un instant. Et par conséquent, son contenu doit être bref mais brillant. Le choix entre la fiction et la non-fiction est également très intéressant. Pour moi l’écriture des deux modes n’est pas si différente qu’on se l’imagine généralement, parce que là où je m’implique le plus, dans le deux cas, c’est dans la composition. Je passe mes journées, en tant qu’écrivain, à créer des phrases puis à les assembler en des paragraphes, et j’essaie de créer un langage totalement nouveau, totalement saisissant, qui possède une certaine brillance et qui puisse captiver le lecteur, pour que ce sujet qui m’a servi de point de départ pénètre dans sa tête, lui explose dans la tête. Du coup, la décision d’écrire un ouvrage de non-fiction plutôt qu’un roman dépend du nombre de détails que je cherche à faire passer, plutôt que du thème.
Pensez vous vous adresser à un public différent en fonction du genre que vous pratiquez ?
Je sais bien que c’est le cas. Mais j’évite de penser à cela quand j’écris. J’ai tendance à fermer la porte de mon bureau pour écrire. Je fais de mon mieux pour travailler sans personne pour regarder par-dessus mon épaule. J’ai l’impression que c’est ainsi que je travaille le mieux, lorsque je ne me soucie pas du lectorat. La démarche la plus honnête pour moi en tant qu’écrivain, c’est de considérer la position que j’occupe personnellement dans le monde et de chercher ce que j’ai à offrir. Si je réfléchis trop à ce qu’on attend de moi, cela me décentre. C’est pourquoi je n’y pense pas trop quand j’écris. Mais je me rends bien compte, après la publication, que mes ouvrages de non-fiction touchent un sous-ensemble de mes lecteurs différent de ceux qui lisent mes romans. Mais beaucoup de lecteurs font le pas d’un genre à l’autre. Je m’aperçois qu’il y a des gens qui n’aiment pas lire de romans et qui n’ont jamais lu mes romans jusqu’à ce que je publie un recueil d’essais. Ils ont lu les essais, ça leur a plu, et du coup ils sont passés aux romans. Cela permet d’attirer une nouvelle audience je crois, de passer de l’un à l’autre.
Comment expliqueriez-vous le succès de vos essais ?
Je n’ai aucune explication pour mon succès. (Elle rit). C’est un vrai mystère pour moi ; à vrai dire, cela me laisse tellement perplexe que ne j’y pense pas la plupart du temps et cela me fait toujours l’effet d’un choc. Vous savez, sincèrement, comme je disais hier soir pendant la lecture, c’est véritablement un choc de venir en France et de voir qu’on me lit jusqu’ici. Cela me semble tout simplement impossible. Alors voilà. Plus spécifiquement, vous me posez la question concernant les essais et c’est d’autant plus un mystère que, aux Etats Unis en tout cas, les recueils d’essais ne se vendent pas. Je ne sais pas ce qu’il en est ici. Mais lorsque j’ai dit à mon éditeur que mon prochain livre serait un recueil d’essais, je suis persuadée qu’ils se sont tous réunis pour dire, vous savez, des gros mots qu’on ne peut pas dire à la télévision. Je suis sûre qu’ils étaient très contrariés parce que cela n’allait rien leur rapporter. Mais de façon étonnante, mes recueils d’essais se sont vendus à peu près aussi bien que mes romans. C’est probablement que les gens qui avaient lu mes romans se sont laissé entraîner. Ils se sont montrés assez fidèles pour se dire « Tiens, voilà un autre livre de Kingsolver. Dommage que ce ne soit pas un roman, mais bon, je vais le lire quand même. » Et je pense qu’ils n’ont pas été déçus, ou du moins j’espère qu’ils n’en sont pas sortis déçus.
Je peux vous dire que je m’implique tout autant dans la composition et la langue qu’il s’agisse de fiction ou de non-fiction. C’est ce qui fait que j’ai le sentiment d’être loyale envers mes lecteurs qui ont franchi le pas pour passer de mes romans à mes essais. Je ne vais pas les décevoir en ce qui concerne la langue. Vous savez, même si je n’invente rien, je m’efforce tout de même de présenter des idées sous une forme lyrique et séduisante, donc cela ne devrait pas changer grand chose.