Le mathématicien Alexandre Grothendieck, c’est une grande aspiration de ce livre, ce qui est assez paradoxal parce que c’est un génie en mathématiques, je crois mes amis mathématiciens sur parole de ce point de vue. Mais ce que j’utilise de Grothendieck, ce sont d’autres textes, en particulier un grand livre qui s’appelle "Récoltes et semailles". Et à partir de "Récoltes et semailles", j’ai fait des recherches et je suis tombée sur une conférence que Grothendieck a écrite et a prononcé au CERN en Suisse en 1972, une conférence qui pour moi a été quasiment un choc parce qu’un certain nombre d’idées que j’ai sur la transformation de la science, le fait que la science de plus en plus est soumise à des impératifs de production, en particulier de production quantitative, produire beaucoup d’articles, produire beaucoup de conférences, beaucoup de livrables comme on dit, et que je datais de ce qu’on a tendance à appeler le tournant néolibéral, à la fin du 20e siècle, début du 21e, il en parle déjà comme un problème pour le travail scientifique dans les années 70. Ça a été pour moi quelque chose qui m’a aidée et légitimée dans ma manière de formuler les problèmes en me disant ça vient de beaucoup plus loin que ce que je pense. Et là, on est dans une période où les intuitions de Grothendieck sur l’évolution de la science vers plus de productivité ont atteint un seuil particulièrement important. Dans le registre des éthiques du care, en tant que psychologue, j’ai toujours été un peu gênée par le modèle simpliste, pour ne pas dire rustique du sujet. C’est un sujet qui a peu de profondeur psychologique, ce qui est normal puisque les éthiques du care émanent plutôt de la philosophie, des sciences politiques et pas du champ de la psychologie. Or, je crois que la psychanalyse en particulier permet de mieux saisir des questions vives dans le champ du travail du care, les questions liées à la relation entre le sujet soignant et le sujet soigné, notamment autour de questions qui, certes, sont soulevées par des autrices très importantes, je pense en particulier à Patricia Paperman, sur le fait que les personnes qui sont dépendantes de quelqu’un qui s’occupe d’elle ont peur de cette personne. Je pense que cette idée, que l’aidant secourable, l’aidant proche, l’être à côté est à la fois secourable et inquiétant. C’est une idée très importante pour penser la relation de soi. La souffrance au travail, on l’a étudiée, en tant que chercheur, beaucoup chez les autres. J’ai beaucoup travaillé sur les infirmières, je travaille dans l’industrie pharmaceutique, dans la maintenance de bus, on ne se posait pas la question, jusqu’il y a une dizaine d’années, de la souffrance au travail des chercheurs parce qu’on pensait qu’on était privilégiés, que c’était beaucoup plus agréable de faire un travail intellectuel et riche en rencontre que de travailler à l’usine ou dans des conditions de subalternité pénible. La situation des universités en particulier, mais aussi des grands établissements publics, a tellement évolué qu’on se trouve confronté à des situations, notamment en termes de productivité, j’en ai déjà parlé, j’y reviens parce que c’est très important, des conditions où on est amené à être polyvalent, à multiplier les tâches. Un enseignant-chercheur normalement, comme le dit son nom, il enseigne 50 % de son temps et il cherche 50 % de son temps. Sauf que maintenant, en plus de faire tout ça, il y a un travail administratif, un travail de recherche de financement. Sont venues s’accumuler toute une série de tâches qui font qu’il est très difficile parfois d’avoir le sentiment de faire son métier quand on est chercheur et, sur le volet de l’enseignement, d’avoir les conditions qui satisfont à une certaine qualité du travail. On pourrait dire que le travail scientifique aujourd’hui souffre d’une organisation du travail en mode dégradé, avec une concurrence au niveau des ressources, qui nous met en compétition les uns avec les autres, de fait qui nous met en conflit, parfois des conflits extrêmement douloureux, extrêmement sanglants même si nous ne sommes pas armés. Sociologiquement, ce sont des métiers féminisés. Ça a du sens d’articuler care et travail féminin parce qu’historiquement, ce sont des tâches qui s’inscrivent dans une espèce de modèle de maternité sociale. À partir d’un travail qui serait naturellement celui des femmes, s’occuper des enfants, les leurs, ceux des autres, des personnes malades et des vieillards, on a considéré que ça faisait partie quasiment de la nature féminine, que le care était une sorte de nature des femmes et que c’était un travail qui était bien pour les femmes. En réalité, il n’en est rien. D’ailleurs, il y a une minorité d’hommes qui travaillent dans les métiers du care et dans certains pays comme au Japon, c’est même plus qu’une minorité. J’ai toujours considéré qu’il fallait plaider pour une mixité du care. L’une des façons de créer une société du care ou de créer une démocratie du care comme disent certaines, c’était en faisant comprendre aux gens que ce n’étaient pas du tout des activités destinées aux femmes et en plus, contrairement à ce que beaucoup de gens pensaient, c’étaient des activités très intéressantes. C’est très compliqué pour une chercheuse, qui est aussi une clinicienne, qui rencontre aussi des gens sur le terrain, de parler de cette thématique parce que quand j’écris, ce que j’essaye de fixer, ce sont des silhouettes, ce sont des moments. D’abord, j’essaye de respecter l’anonymat des gens, qu’on ne les reconnaisse pas trop. Ce sont toujours des moments où, dans l’interaction, dans le moment de la rencontre, de la présence avec l’autre, quelque chose m’a échappé, que j’essaye de récupérer par l’écriture. Il y a un exemple dans le livre, l’histoire de Madame H, une personne dont je ne m’occupais pas vraiment, mais dont j’ai dû, pour une série de circonstances, aller à sa place à l’enterrement de sa fille. C’est par exemple quelque chose qui est resté dans le registre de l’interrogation : est-ce que je l’ai aidé ou est-ce que je ne l’ai pas aidé ? Ce sont plus ces énigmes-là qui retiennent mon attention, quelque chose qui a échappé dans la relation. C’est étrange parce qu’il y a des textes qui ont transformé ma vie. Il y a quelques textes dans ce livre qui sont vraiment des textes qui sont marquants, qui ont transformé ma vie. Mais en ce qui concerne les personnes, je dirais que chaque rencontre pèse d’une certaine manière le même poids, mais avec ce sentiment d’être confronté à une énigme axiologique du point de vue de l’action, on ne sait pas si ce qu’on a fait, on l’a fait bien ou on l’a fait mal. Dans les collectifs de soins, on en discute. Quand on est chercheur, on a aussi cette deuxième possibilité qui est d’écrire. Dans le livre, je conclus sur une thématique qui est celle de la reconnaissance du travail. En psychodynamique du travail, une des disciplines de référence du bouquin, on dit que le travail est reconnu en fonction de deux jugements : le jugement de beauté, le travail est bien fait, ce sont plutôt les collègues, et le jugement d’utilité, on comprend bien ce que ça veut dire, c’est plutôt la hiérarchie. Si on vous paie pour tricoter, on ne vous paie pas pour traire les vaches pour aller vite. Je trouve que ces dernières années, c’est développé un discours où, à chaque fois que quelque chose ne va pas, les gens, alors soit ils disent "le travail a perdu son sens", soit ils disent "on n’est pas suffisamment reconnu". Or, la reconnaissance, c’est quelque chose de relativement cruel, on le voit très bien dans le travail scientifique. Les formes de reconnaissance sont cruelles, au sens où si certains ont la reconnaissance, les autres ne vont pas l’avoir. Il y a quand même l’idée d’une compétition autour de la reconnaissance qui participe de la souffrance au travail puisque les gens pensent que la reconnaissance leur est due. Or, la reconnaissance est avant tout une promesse, c’est une visée. C’est une partie de ce qu’on peut dire concernant le travail scientifique, mais concernant le travail de care, puisque le livre porte à la fois sur ce versant du travail scientifique, mais aussi sur la version du travail du care, la thématique de la reconnaissance est moins importante que la thématique de la confiance. Faisons confiance aux travailleuses et aux travailleurs du care, écoutons ce qu’ils ont à dire, ne nous laissons pas perturber par le fait que le travail du care est un travail de transgression. Il faut admettre qu’on va rentrer dans un univers où il est important de comprendre quelles sont les intentions des personnes, comment les gens mettent en acte leurs responsabilités vis-à-vis d’autrui. Ça passe par des trucs, par des astuces, par des combines qui ne ressemblent pas nécessairement à l’idée qu’on se fait des bonnes pratiques.
Prêter attention
Retranscription