Conférence
L’Anthropologie : genèse, évolution, efficacité analytique (par Maurice GODELIER)
Réalisation : 17 janvier 2017 - Mise en ligne : 5 avril 2017
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Des sciences sociales et de leur importance stratégique
Pour comprendre le monde d’aujourd’hui et de demain

Maurice Godelier

L’objet des sciences sociales est, par la complémentarité de leurs approches, de reconstruire quand il s’agit du passé, ou de découvrir quand il s’agit du présent, les manières de penser, d’organiser la société, d’agir, qui caractérisaient telle ou telle société à telle ou telle époque ou caractérisent aujourd’hui la diversité des sociétés contemporaines. Pour cela il faut prendre en compte les représentations que les individus et les groupes composant une société se font de celle-ci et de la place qu’ils y occupent ainsi que les valeurs qu’ils y attachent. Les humains en effet ne se contentent pas de vivre en société comme les autres animaux sociaux. Ils produisent de la société pour vivre, des formes d’existence sociale qui ont chacune leur logique et des capacités propres de se transformer soit par leur évolution interne ou par des pressions externes.

Pourquoi les sciences sociales ont une importance stratégique pour comprendre le monde qui s’ouvre devant nous ? Parce qu’elles sont indispensables pour comprendre les transformations gigantesques qui ont eu lieu dans le monde au siècle dernier et les affrontements qui se profilent devant nous pour les décennies à venir. Parmi d’autres comme la maîtrise de l’énergie nucléaire, deux faits historiques majeurs ont remodelé en profondeur la scène mondiale. Ce fut en premier la disparition rapide, après la seconde guerre mondiale, des empires coloniaux créés par plusieurs pays européens et qui leur avaient permis à partir du XVIe siècle de dominer une grande partie de la planète et d’en exploiter les ressources et les habitants. Ce fut, en second lieu, l’effondrement et la disparition plus rapide encore en Russie et dans les pays de l’ex-empire soviétique du système socialiste qui revendiquait d’être une alternative au système capitaliste régnant en Occident et supérieure à lui.

Ces deux « événements » ont créé les conditions pour que le système capitaliste devienne, pour la première fois dans l’histoire de l’Humanité, le seul système qui, sous la gouverne du capital financier, règle et dérègle les économies de toutes les sociétés qui existent dans le monde actuel. Le système capitaliste, rappelons-le, est le système le plus développé qui ait jamais existé de production de marchandises sous formes de biens et de services destinés à être vendus pour faire des profits réalisés et mesurés en sommes de monnaie. De là, la place de plus en plus importante de l’argent dans les rapports sociaux.

Du fait de la mondialisation et de la domination du système capitaliste on assiste aux XXIe siècle à une recomposition des rapports d’échange, d’intérêt et de force qui existaient jusque là au niveau mondial. De grandes nations telles la Chine ou l’Inde, devenues des acteurs de premier plan dans le système économique mondial, veulent désormais continuer à se moderniser mais sans continuer à s’occidentaliser. Elles puisent dans leur culture ancienne pour se fabriquer une identité nouvelle et un avenir qui leur soit propre. Ailleurs c’est une religion, l’Islam, qui rejette l’Occident pour son mode de vie individualiste, matérialiste, sa promotion de l’égalité des sexes, etc. D’où la nécessité d’avoir recours aux sciences sociales pour comprendre ce nouvel état du monde, savoir d’où il vient, anticiper où il va.

Parmi les sciences sociales, quatre en constituent en quelque sorte le fer de lance : ce sont l’histoire, l’anthropologie, la sociologie et l’économie. L’histoire parce que le passé des sociétés est toujours un des acteurs de leur présent ; l’anthropologie parce que c’est une discipline qui exige de s’immerger longtemps au sein d’une société pour en comprendre les représentations, les valeurs, les structures ; la sociologie parce qu’elle permet d’appréhender statistiquement des phénomènes et des états sociaux majoritaires, minoritaires ou naissants au sein des nations ou des villes aux populations énormes qui ne cesseront d’ailleurs pas de grandir encore ; l’économie enfin parce qu’elle analyse sans pouvoir les anticiper les mouvements de la production et de la circulation des marchandises et de l’accumulation inégale des richesses qui font le monde globalisé et divisé dans lequel nous sommes appelés à vivre.

Quant à l’anthropologie, discipline pratiquée par l’auteur de cette note, elle est née précisément de l’expansion militaire, commerciale, politique, idéologique de l’Occident commencée à partir du XVIe siècle. Pour administrer en effet les multiples sociétés aux coutumes et aux langues différentes que l’Occident avait conquises et assujetties, pour les convertir souvent de force à la vraie religion, le christianisme, pour commercer dans des mers lointaines, des Européens ont dû apprendre des langues, s’informer des coutumes locales et de la nature des pouvoirs locaux ceci pour atteindre leurs buts. Ces informations, bien entendu biaisées par les intentions de ceux qui les recueillaient, constituent les premiers matériaux de l’anthropologie. C’est dans la seconde moitié du XIXe siècle que l’anthropologie devint une véritable discipline scientifique grâce aux enquêtes de Lewis Morgan (1818-1881) sur les systèmes de parenté et ceux d’Edward Tylor (1832-1917) sur les systèmes culturels existant dans le monde.

L’anthropologie est une discipline qui compare les modes de penser et de vivre, une science comparée reposant sur des données recueillies sur le terrain. Sa méthode est l’observation qui naît de la participation à la vie quotidienne du groupe au sein duquel l’anthropologue a choisi de s’immerger et de travailler. Mais il doit y ajouter les résultats d’enquêtes systématiquement élaborées et poursuivies portant sur divers aspects de l’organisation de la société qu’il étudie : son système de parenté, ses mythes et ses rites, ses techniques de production de sa base matérielle, ses formes de propriété et de pouvoir, etc. Grâce à ces données l’anthropologue cherche à déceler les postulats et les schèmes mentaux qui organisent les rapports sociaux de cette société et leur donnent sens et cohérence. Et comme il poursuit ses recherches dans le monde d’aujourd’hui, l’anthropologue est l’un des mieux placés pour se rendre compte et nous rendre compte des transformations subies ou voulues qui apparaissent dans les états post-coloniaux quand ils s’intègrent plus ou moins vite dans l’économie mondiale capitaliste et se dotent de formes de pouvoir politique plus ou moins semblables à celles de l’Occident.

Pour faire son travail, l’anthropologue doit donc en permanence se décentrer par rapport à sa propre culture et sa société et s’engager à témoigner dans sa propre société de ce qu’il a compris et appris des sociétés qu’il a étudiées.

Athènes, 21 décembre 2016

Bibliographie

Maurice Godelier :
- Au Fondement des Sociétés Humaines. Ce que nous apprend l’anthropologie. Paris, Albin Michel, 2007 ; Champs Essais, Flammarion, 2010.
- La Pratique de l’Anthropologie : du Décentrement à l’Engagement. Lyon, Presses Universitaires de Lyon, 2016.

Lieu de réalisation
Lycée d'État Jean Zay
Langue :
Français
Crédits
Lycée d’Etat Jean Zay - Internat de Paris (Production), Pascal CECCALDI (Réalisation), Maurice Godelier (Intervention)
Conditions d'utilisation
Droit commun de la propriété intellectuelle
DOI : 10.60527/8mcp-c956
Citer cette ressource :
JeanZayInternatCPGE. (2017, 17 janvier). Anthropo. [Vidéo]. Canal-U. https://www.canal-u.tv/130590. (Consultée le 5 novembre 2026)
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