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La véritable histoire de la Belle Époque

Réalisation : 20 février 2018 Mise en ligne : 20 février 2018
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Descriptif

La véritable histoire de la Belle Époque, par Dominique Kalifa, professeur d'histoire comtemporaine, Université Paris 1 Panthéon - Sorbonne, Institut Universitaire de France, Centre d'histoire du XIXe siècle.

Dominique Kalifa propose, dans son ouvrage, defaire l’histoire de l’expression ‘La Belle Époque’, et de l’imaginairerétrospectif qu’elle véhicule. La vulgate couramment admise est que cetteexpression a été forgée après les horreurs de la Première Guerre mondiale (etgénéralement cette même vulgate ajoute : « et cette Belle Époque nele fut pas pour tous »…). C‘est un peu plus compliqué que cela : sansremettre en question ce fait de langage,il s’agit d’élucider le contenu de l’expression, ainsi que son apparition.

On appelle chrononymele nom ainsi donné à une période de temps : ‘Belle Époque’, ‘AnnéesFolles’ (années 1920), ’Trente Glorieuses’ (mais aussi ‘Moyen-Âge’ ou ‘AncienRégime’) en sont des archétypes. Attachons-nous donc à ce chrononyme-là. Quandfinirait-elle ? Là-dessus, tout le monde est d’accord : 1914 et ledébut de la Grande Guerre. Et quand commence-t-elle (rétrospectivement biensûr) ? Les avis sont là plus partagés : 1889, avec la Tour Eiffel etle centenaire de la Révolution ? 1894 ou 1898, avec les étapes importantesde l’Affaire Dreyfus ? 1900, la « grande » ExpositionUniverselle (avec plus de 50 millions de visiteurs) ? 1901, la premièreannée du siècle ? Ou 1896, année que les économistes voient comme entamantun cycle de forte croissance (de 3 à 5% l’an – et la prospérité économique estun attribut de l’époque) ?

La dater précisément est bien sûr illusoire puisque,nous l’avons dit, ‘Belle Époque’ est une catégorie rétrospective, parfoisteintée de nostalgie bergsonienne ou proustienne. Les contemporains n’ont pasnommé leur temps, à l’exception de quelques lettrés qui parlent de « Finde siècle ». Et même dans les années 1920, personne n’utilise lechrononyme : on parle d’avant-guerre,et Léon Daudet évoque assez logiquement l’entre-deux-guerres,dès 1915. L’époque des années 1920 veut s’amuser, avec le fox-trot, lecharleston, Valentino : pourquoi chercherait-elle à avoir un regardrétrospectif sur la période qui a amené au désastre de la guerre ? Uneexception toutefois avec la chanson réaliste, qui était nostalgique : maisc’est un genre qui l’était déjà en 1900, en 1880 !

Un premier indice dans l’enquête historiographiquevient avec la publication (1931) de l’essai de Paul Morand (1888-1976), 1900, où il critique violemment le débutde siècle, notamment sur le plan de l’art « 1900 », de la littérature.Même de manière critique, c’est sans doute la première fois où l’on identifiela période par ses traits culturels (art, mais aussi politique : du dreyfusismeà la loi de 1905), avec un premier chrononyme : 1900. C’est d’ailleurs en réaction à cet ouvrage et cette critiquede Paul Morand que naît une première exaltation de la période.

Dans les arts du spectacle, La Dame de chez Maxim’s (pièce de Feydeau de 1899…) fait sonapparition au cinéma avec Alexandre Korda en 1932. En littérature, si un Arsène Lupin de Maurice Leblanc en 1925ne diffère guère d’un Arsène Lupin de1912, plusieurs auteurs commencent à concevoir des cycles romanesques liés àune période donnée, notamment le début de siècle : Aragon, Georges Duhamel(les Pasquier), Jules Romains, RogerMartin du Gard (les Thibault). JeanCocteau, quant à lui, parle en 1935 d’un rideau qui tombe en 1914. Si tout ceciapparaît à ce moment, c’est aussi parce que les années 1930 rejouent la mêmepériode : une période d’inquiétude, qui renvoie au précédent avant-guerre,soudain projeté à nouveau dans l’histoire…

Mais c’est sous l’Occupation, à partir d’octobre 1940,que la chrononymie se systématise, avec l’émission récurrente à succès de laradio allemande Radio-Paris (dépendant du PropagandaAbteilung) : émission présentée par André Alléhaut en début de soirée,Ah ! la Belle Époque !. (soustitre : Croquis musical de l’année1900). Pour la première fois, on a une claire identification à l’époqueconcernée, avec ses morceaux de musiques, ses modes vestimentaires. L’émissionest divertissante, habilement menée (il s’agissait pour Radio-Paris de faireautre chose que de la propagande, et de s’assurer ainsi une audience captive) ;elle se prolonge au music-hall au Palace, et a un grand succès jusqu’à laLibération.

La véritable « histoire de la Belle Époque »commencerait là : avant c’était préhistoire ou proto-histoire…. Pourquoile mythe trouve-t-il un terreau fertile à ce moment-là ? Radio-Paris, laradio allemande, a besoin d’amuser les Français. Et le théâtre a besoind’amuser les soldats allemands, en poste ou en permission à Paris (Paris étaitun haut lieu de permissions pour les soldats de l’Est) : quoi de mieux pourcela que les p’tites femmes du Paris de la Belle Époque, les frous-frous et lesmaris dans le placard ? Ceci cadrait aussi avec le projet nazi du Reichmillénaire, où la France avait le rôle à la fois de grenier agricole et dehavre du luxe (articles de Paris, parfums, etc.), parfaitement adapté à cettemise en exergue de la Belle Époque…

L’époque de l’Occupation était aussi une époque« rétro », puisque la circulation automobile avait considérablementdiminué ; des fiacres étaient réapparus, comme ceux circulant quarante ansauparavant…

On aurait pu penser que « la Belle Époque » fûtcongédiée à la Libération, car si complaisamment mise en scène sous l’Occupation,mise en scène par ailleurs si décalée avec les horreurs de la Guerre. Il n’enfut rien, et bien au contraire la période 1945-1960 fut l’apothéose de laréférence à la Belle Époque ! On compte 60 longs métrages français sur lesujet ; et dès 1948 un film d’archives de Nicole Vedrès (1911-1965), Paris 1900, raconte la vie d’avant 1914avec 700 documents d’archives… Le film est présenté au Festival de Cannes en1947 et reçoit le prix Louis-Delluc la même année. Viennent à paraître aussides mémoires tardifs de témoins de la Belle Époque, comme plusieurs ouvragesd’André Billy (1882-1971).

Un autre phénomène est à noter : celui du succès quiéclate alors des peintres cubistes de toutes origines (comme Picasso), actifs àParis dans les années 1900-1910. Ils eurent tendance, et la presse avec eux, à« réhabiliter » leur histoire, et donc cette période des années 1910où ils étaient des peintres « maudits » – c’est ainsi que la (re)connaissancede la Belle Époque se poursuit…

On peut aussi penser que la Belle Époque continue àjouer son rôle de mythe nostalgique, dans une France en déclin (malgré la finde la Guerre), où l’empire colonial est contesté, où Paris a perdu au profit deNew York son rôle de capitale culturelle mondiale (celui des années 1910,justement), où l’inquiétude subsiste sur la pérennité de la paix (guerre deCorée, Guerre froide,…). On a besoin de la Belle Époque pour se réconforter, ànouveau…

Dans les années 1960-1970, la France se modernise. LaBelle Époque n’est plus à la mode. Ou plutôt d’autres « BellesÉpoques », c’est-à-dire la même période mais figurant d’autres acteurs queles femmes et hommes du grand monde parisien : des acteurs comme lesanarchistes, les féministes des années 1880, faisant eux-mêmes écho aux luttesde la période (Mai 68). Ainsi redécouvre-t-on un auteur comme Georges Darien(1862-1921), critique contemporain de sa … « Belle Époque », dans sonouvrage La Belle France (1898). L’imaginairedes années 1900 se reconfigure provisoirement ainsi.

Dans les années 1980, un phénomène notable est celuide l’explosion des collections de cartes postales anciennes, apparaissant danstoutes les brocantes, les marchands, sorties des greniers… Justement ces mêmescartes postales qui avaient commencé d’être commercialisées à la Belle Époque.On recense aussi une centaine d’ouvrages de type géographique (Rouen, Arcachon,etc. à la Belle Époque), mobilisant ces cartes postales autour d’un texte plusou moins étoffé. Ainsi l’image de la Belle Époque quitte-t-elle, là encore, lesmilieux mondains parisiens, de manière différente : elle se diffractegéographiquement, dans quasi tous les villes et villages de France ( « laBelle Époque près de chez nous »), et partant se démocratise (ce n’estplus Boni de Castellane à Paris, mais « mon grand-père et sa carriole à laBelle Époque »).

Dernier point géo-historiographique : l’usageinternational du mot. Il est couramment employé en italien, à partir des années1950 (dans son expression française bien sûr : ex. Milano Belle Époque), et sans doute pour les mêmes raisons qu’enFrance à la même période. C’est aussi une catégorie académique (avec desouvrages comme Dalla « belleépoque » al fascismo), encore active de nos jours.

Signalons aussi, en anglais, un usage (toujours enfrançais bien sûr) lié à la mode, sous l’impulsion de Diana Vreeland(1903-1989, directrice du Harper’s Bazaarpuis de Vogue) et de l’expositionqu’elle organise sur la Belle Époque au MET en 1982. Mais l’acception se limitedans ce cas à un label accordé à une mode vestimentaire et picturale (arts detype décoratif).

En français, l’expression reste vivace et clairementidentifiée à la période concernée ; notons cependant un emploi parfoiséquivalent des Années Folles pour désigner la période d’avant 1914 : c’estune confusion (puisque les Années Folles désignent plutôt les années 1920), duesans doute au fait que les deux périodes dégagent un parfum nostalgique degaîté et d’insouciance.

Voilà où nous en sommes, à ce jour, surl’historiographie de la Belle Époque, ce chrononyme se prêtant particulièrementbien à pareille recherche : celle-ci n’est pas terminée, d’autres élémentspeuvent être retrouvés, apportant un éclairage nouveau. C’est le travail del’historien d’améliorer et de reconsidérer ses catégories, et dans ce casd’éclairer une époque (pas forcément la sienne : une époque antérieure)par la perception qu’elle en a d’une autre (plus antérieure encore).

(Résuméde l'intervention vidéo cultureGnum deDominique Kalifa réalisé par Alexandre Moatti, avril 2018)

Date de réalisation
Lieu de réalisation
Paris
Langue :
Français
Crédits
Alexandre MOATTI (Publication), FMSH Production (Production)
Conditions d'utilisation
cc-by-nc-nd 3.0, avec mention de l'intervenant et cultureGnum – Alexandre Moatti – FMSH / Attribution / pas d’utilisation commerciale / pas de modification / partage dans les mêmes conditions / Diffusion réservée à un usage pédagogique.
Citer cette ressource:
cultureGnum. (2018, 20 février). La véritable histoire de la Belle Époque. [Vidéo]. Canal-U. https://www.canal-u.tv/70515. (Consultée le 19 janvier 2022)
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