Les freins à la sobriété numérique

Retranscription

Aujourd'hui, compte tenu des impacts sociaux environnementaux du numérique, la sobriété numérique n'est pas une option mais un virage qu'il faut nécessairement prendre et le plus vite possible. Or, l'emprise du numérique s'étend à tous les secteurs, éducation, santé, art, agriculture, transport, énergie, logistique, logement, loisir, etc., de manière interconnectée. De ce fait, le virage nécessaire vers la sobriété n'aura lieu que si les différents acteurs œuvrent simultanément et conjointement dans la même direction. Aussi, lorsqu'un individu, un collectif, une organisation essaient d'aller vers plus de sobriété numérique, ils avancent un peu et c'est nécessaire et c'est très bien, mais assez vite, se heurtent à des freins, des verrous qui sont la conséquence de la façon dont le numérique est utilisé dans le fonctionnement profond de nos systèmes socio-techniques. Il nous paraît important de mettre en lumière ces verrous dans l'optique d'activer plus efficacement des leviers vers plus de sobriété numérique. Je vous propose ici de lister quelques-uns de ces freins. Tout d'abord, sur le plan individuel, les phénomènes de dépendance voir d'addictions, informationnelle, aux jeux, aux réseaux sociaux, etc., ainsi que la perte d'autonomie limitent les capacités individuelles à renoncer à des équipements ou des applications. En plus, comme de plus en plus le numérique fournit un exutoire à la vie quotidienne, il est encore plus difficile de s'en séparer. Et toujours au plan individuel, les connaissances, les prises de conscience sur les dégâts sociaux environnementaux du numérique, qui en plus sont peu visibles de nos fenêtres, sont malheureusement encore trop rares et même si la connaissance n'est pas suffisante pour amener du changement, elle est nécessaire. Au plan technique, la plupart des travaux et actions de sobriété numérique se cantonnent malheureusement à de l'efficacité et ne considèrent pas l'idée de se séparer de systèmes existants ou de ne pas faire advenir ce qui est dans les cartons. Les caractéristiques des équipements numériques sont d'ailleurs clairement contraires à l'idée de sobriété. Non réparabilité, très faible recyclabilité, complexité, à courte durée de vie et pas appropriable par une partie de la population. Si on dézoome au niveau social, les freins à la sobriété numérique sont plus structurels et ancrés. En effet, depuis l'apparition d'internet, le niveau d'intrication, d'interdépendance entre des composants du numérique et le fonctionnement de la société ne cessent de se complexifier. En plus, l'empilement constant des technologies matérielles et logicielles vient verrouiller encore ces systèmes sociotechniques. De fait, les grands secteurs de la société française, bâtiment, transport, agriculture, gestion des déchets, industrie, production et transformation d'énergie, subissent, un effet de verrouillage provoqué par le numérique qui les enferme dans des choix et des modèles captifs et annihile l'exploration d'autres alternatives. Par exemple, une fois que sa ferme d'élevage bovin est équipée en différents systèmes robotiques et numériques pour la traite automatique, pour l'analyse biologique du lait, etc., l'agriculteur voit son métier se transformer et de nouvelles dépendances s'installer. Avec le fournisseur de solutions techniques et numériques, avec son smartphone où il reçoit les alertes, avec l'opérateur de données etc. Son organisation sur la journée change, il n'a plus besoin de se lever aux aurores, mais il doit être disponible 24 heures sur 24 en cas de défaillance technique. Les caractéristiques bâtimentaires de son exploitation sont profondément modifiés, ses savoir-faire évoluent. On imagine bien que le retour à un mode d'exploitation classique devient impossible ou très difficile compte tenu de la cascade d'engagements financiers correspondants. D'une façon générale, les trajectoires futures sont fortement influencées et contraintes par les choix initiaux concernant le numérique, créant ainsi une dépendance au sentier. Au plan politique, depuis plus de 20 ans, les gouvernements des pays occidentaux placent le numérique comme outil d'excellence aux services de l'optimisation, de la rationalisation, de la "simplification" entre guillemets des services publiques. La numérisation et maintenant l'IA sont poussées par tous les ministères, collectivités locales, services de santé, éducation, etc., en France mais aussi dans de très nombreux pays offrant les mêmes niveaux de service. De plus, le numérique est promu comme incontournable pour réussir la transition écologique. Tous les éléments de langage et la mise en œuvre des politiques afférentes sont évidemment repris dans l'ensemble des institutions publiques et privées, sans débat public. C'est un sujet qui est absent de l’arène démocratique. En parallèle, l'accélération des rythmes de travail induite par l'utilisation de solutions numériques, l'enfermement dans des bulles informationnelles, nous privent d'espace de réflexion et de débats démocratiques qui seraient pourtant nécessaires pour trouver d'autres chemins. Certes, des lois existent, mais elles sont souvent réduites à des mesures d'efficacité ou des contraintes à la marge sans vrai changement. Et en face, les GAFAM, les industriels du numérique ont toujours plus d'offres, toujours plus attractives. Évidemment, tout cela est lié aussi au système économique dominant. Dans les sociétés occidentales portées par une économie de croissance, le récit rassurant d'un progrès technologique illimité répond à l'aspiration humaine à repousser des limites. Dans ce récit, le numérique est présenté comme porteur de solution et de possibilités d'émancipation. Et dans cette société, profondément marquée par les inégalités, le désir d'obtenir des bien positionnels, c'est-à-dire marqueur d'un certain statut social, alimente la consommation de nouveaux objets technologiques. Les rapports de force favorisent la production du doute et la désinformation, qui affaiblissent considérablement ce qui pourrait inciter à la sobriété numérique. Alors, peu à peu, l'imaginaire d'un monde moins numérisé, d'un monde sans smartphone tombe dans l'oubli. Et pourtant, des initiatives, voilà le jour, l'aspiration individuelle à un numérique moins omniprésent, plus simple, plus accessible, avec des équipements robustes et réparables frémit autour de nous. ONG, associations, manifestes et pétitions, poussent vers plus de communs numériques ou luttent contre tel ou tel dégât généré par le numérique. Les formations, les actions de sensibilisation sur le sujet se développent y compris dans l'université et aussi au travers de l'éducation populaire. Une partie du monde artistique témoigne aussi de ces dégâts. Des consensus se dégagent, par exemple, sur les effets des écrans sur les petits enfants ou la santé mentale des ados. Les boutiques de réparation et du reconditionné fleurissent dans nos villes et campagnes, tout comme les Repair cafés ou les Linuxpartie. Ces signaux sont à considérer même si dans l'état actuel des rapports de force, ils ne sont pas de nature à renverser les tendances. En conclusion, le numérique telle qu'il est construit et déployé aujourd'hui, peut-être vu comme la quintessence de notre société compétitive, mondialisée, inégalitaire, prédatrice, destructrice de notre environnement. Et en même temps, structurellement, le développement du numérique nourrit et renforce ce modèle de société, via l'IA, la multiplication des objets connectés et la numérisation de la société. Dans ce contexte, aller vers la sobriété numérique se heurte évidemment à de nombreux verrous. Les leviers sont à ce jour encore trop faibles pour changer des équilibres qui dépassent très largement le secteur du numérique. Il est néanmoins urgent de les activer et d'en explorer et mobiliser d'autres, d'en expérimenter d'autres encore plus globaux, plus disruptifs, pour aller vers une désescalade du numérique à l'échelle de notre société. Comprendre que ce sujet est avant tout politique et débattre à tous les niveaux de la façon dont le numérique est utilisé dans tous les lieux publics, les collectivités locales, les écoles, les services de l'État, etc., nous apparaît comme une des clés indispensables pour aller vers un monde plus durable.