Le numérique, impasse pour l'humanité et la planète

Retranscription

Bonjour, les impacts des technologies numériques sont nombreux. Commençons par les effets délétères de la surexposition aux écrans sur la jeunesse, documentés par plus de 4 500 études internationales. Premièrement, les impacts cognitifs : entrave à la maturation cérébrale et au développement neurologique, régression des capacités intellectuelles et facultés cognitives, troubles de la communication et de l'oralité, baisse de la concentration et de l'attention. Deuxièmement, les impacts sur la santé : Diminution de l'activité physique entraînant obésité juvénile et problèmes cardiovasculaires, chute du sommeil et pandémie de myopie. Troisièmement, les impacts sociaux : Isolement et solitude, baisse de l'empathie et polarisation des débats. Quatrièmement, les impacts sur la santé mentale et psychique : Dépendance aux écrans qui présentent les mêmes symptômes cliniques d'addiction aux drogues, cyberharcèlement et cyberpornographie, dépression et suicide. La liste déjà longue qui doit être complétée si l'on regarde l'ensemble du cycle d'un appareil connecté de l'amont à l'aval de cette consommation d'écran. L'industrie numérique relève à ce titre d'un nouveau type d'extraction, celle des données personnelles, qui ne peut se penser sans un extractivisme plus classique de ressources naturelles sur lequel elle repose. C'est-à-dire que l'augmentation de données prélevées augmente inévitablement les infrastructures physiques permettant de les stocker et de les analyser, tout comme elle redouble la demande en matériel informatique. Trois types d'extractions sont en ce sens inséparables : Extraction minière pour la production électronique, extraction de données pour stimuler la consommation numérique et extraction à partir des rebuts technologiques en fin de cycle. L'analogie des données comme or noir est effectivement juste et pour cause. Certaines régions du monde sont tellement dotées en métaux précieux que les enjeux économiques provoquent des conflits armés comme au Congo-Kinshasa en Afrique centrale. Depuis 30 ans, se déroule une guerre interminable autour de minerais indispensables au secteur numérique. On parle de minerais de conflits ou de minerais de sang, puisque leur commerce finance des bandes armées responsables de multiples crimes, dont des massacres. Vous connaissez peut-être le tantale pour fabriquer les condensateurs, l'étain pour les soudures des circuits électroniques, le tungstène que l'on trouve dans la sonnerie et le vibreur, et l'or pour les cartes mères et les circuits imprimés. Quatre métaux de sang auxquels il faut ajouter le germanium pour la technologie Wi-Fi et la fibre optique, le cuivre pour les câbles sous-marins et souterrains, le lithium et le cobalt pour les batteries des téléphones et ordinateurs portables. Je suis revenu d'un séjour de recherche au Kivu en septembre 2022 avec de nombreux rapports décrivant les conditions épouvantables du travail dans les mines. Sans protection, ni casque, ni masque, des enfants âgés de 5 à 15 ans creusent, pieds et mains nues, et portent des sacs de 20 à 40 kilos. Tous contractent des maladies respiratoires et des infections pulmonaires. Au-delà de l'extraction minière, les violations du droit du travail sont régulièrement dénoncées, opérées par les équipementiers tout au long de la chaîne électronique, par exemple dans les usines de transformation et d'assemblage en Asie du Sud-Est, à l'image de Apple avec Foxconn, principal sous-traitant des entreprises high-tech, réputé pour ces formes d'esclavage moderne. Pensons également à ces millions de petites mains invisibles de l'IA, nettoyeurs du web et autres travailleurs du clic dans les pays du Sud, autre forme néocoloniale qui concerne entre 150 et 430 millions de data workers dans le monde, comme au Kenya ou à Madagascar. La dernière étape du cycle d'un terminal connecté est également dévastatrice. On estime à 60 millions de tonnes de déchets d'équipements électriques et électroniques par an. La majorité transite par des circuits opaques et constitue des décharges immondes qui polluent air et atmosphère, cours d'eau et nappes phréatiques, tuant les populations à petit feu. C'est sans compter sur d'autres composantes matérielles du numérique, à l'instar des serveurs et des data centers qui stockent et traitent les données, réclamant toujours plus d'électricité à base de charbon, gaz, pétrole et nucléaire. Le numérique se révèle être un émetteur conséquent de gaz à effet de serre, de fait contributeur au réchauffement climatique, responsable d'environ 4% de l'empreinte carbone mondiale. De plus, les centres de données, avec leurs systèmes de climatisation, figurent dans le top 10 des industries consommatrices d'eau. Et la multiplication des data centers pour l'IA générative va faire exploser cette consommation mondiale d'eau. Enfin, l'OCDE prévoit que notre consommation métallique devrait passer de 8 à 20 milliards de tonnes en 2060, dont l'extraction concerne davantage les nouvelles technologies pour la transition énergétique et numérique. Les conflits du XXIe siècle seront donc des guerres de ressources, guerres de l'eau et guerres de métaux, déjà actuellement en Birmanie pour les terres rares, en Bolivie pour le lithium, au Pérou pour le cuivre, en Indonésie pour le nickel et au Mali pour l'or. Si l'on revient au Congo, on peut affirmer qu'avec la révolution numérique a engendré une nouvelle forme de barbarie, car depuis le milieu des années 1990, la tragédie congolaise, déterminée par l'informatisation du monde, se mesure ainsi. Du point de vue écologique, conséquences de l'industrie minière, vallées transformées en cratères géants, cours d'eau intoxiquées, déforestation massive, terres fertiles devenues incultivables. Et concernant le bilan humain, nous sommes face au conflit le plus meurtrier depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, qui a fait plusieurs millions de morts, 4 millions de réfugiés, 7 millions de déplacés et 28 millions de personnes en situation de malnutrition aiguë. A cela, faut-il ajouter des centaines de milliers de femmes victimes de mutilations génitales, avec le viol comme arme de guerre pour s'approprier les minerais de l'Est du Congo. Pour toutes ces raisons, la technosphère est une impasse pour la biosphère et bien d'autres. Par exemple, les 1,2 millions de circuits optiques déposés au fond des mers, qui détruisent les écosystèmes marins et leurs habitants, les pollutions de l'espace avec l'invasion de méga-constellations satellitaires, civiles et militaires, malgré les cris d'alarme des météorologues et astronomes, ou l'effet toxique des champs électromagnétiques sur la santé humaine et l'ensemble du vivant qui pourraient faire des ondes l'un des plus grands scandales sanitaires du XXIe siècle. En conclusion, on peut donc soutenir, avec le philosophe Cornelius Castoriadis, je le cite, qu'une société qui se poserait la question de la transformation consciente de sa technologie connaîtrait une révolution totale sans précédent dans l'histoire.