Le numérique aide-t-il vraiment la transition écologique ?

Retranscription

On parle souvent des impacts directs du numérique, c'est-à-dire les impacts liés au cycle de vie des infrastructures et équipements numériques, qu'il s'agisse de leur fabrication, leur utilisation ou leur fin de vie. Aujourd'hui, nous allons parler des effets indirects du numérique, c'est-à-dire les effets environnementaux liés à l'utilisation du numérique dans les autres secteurs. Regardons ce que dit l'industrie. Depuis les années 2010, l'industrie du numérique a publié de nombreux rapports mettant en avant les effets bénéfiques du numérique pour la transition écologique. On parle alors d'IT4Green. Il est parfois dit qu'une tonne de CO2 dépensée pour le numérique, ce serait 10 tonnes de CO2 qui ne seraient pas utilisées partout ailleurs, dans les autres secteurs. Ces rapports ont été largement critiqués par le monde académique, notamment pour l'utilisation d'hypothèses discutables, mais également pour la non prise en compte de l'ensemble des effets indirects délétères liés à la numérisation. Regardons ces effets à travers des exemples. Prenons le cas de la liseuse. Une liseuse est un équipement numérique qui permet de lire des livres numériques. Cette liseuse a des impacts environnementaux liés à son cycle de vie, de sa production à sa fin de vie, en passant par son utilisation. On parle d'effets directs. La liseuse va permettre de se substituer au livre papier. C'est pour cela qu'on parle d'effets de substitution. Cet effet va être bénéfique car il va éviter la production de livres papiers qui ont des impacts environnementaux sur leur cycle de vie. Cependant ici, l'image est incomplète. En effet, il a été identifié que les personnes qui lisent des livres sur une liseuse vont avoir tendance à augmenter leur consommation de livres, engendrant une augmentation des impacts du cycle de vie de la liseuse en affectant sa durée de vie et en augmentant les consommations d'énergie lors de sa phase d'usage. On parle d'effets rebonds directs et plus généralement quand la réduction d'impact d'une activité telle que la lecture engendre une augmentation de sa consommation de par une facilité d'accès ou un coût plus faible. Afin d'avoir une image plus complète, on pourrait même tracer les activités qui sont substituées par l'augmentation de la lecture. D'autres activités numériques, des activités en dehors du domicile qui induiraient du déplacement ou encore le sommeil. Prenons maintenant le cas d'un thermostat connecté. Un thermostat connecté est un équipement numérique au sein d'un logement qui va permettre de piloter les consommations d'énergie pour se chauffer. Comme pour la liseuse, l'achat du thermostat va avoir des impacts directs. Le thermostat connecté va permettre d'optimiser les consommations d'énergie du logement pour le chauffage. On parle ici d'effets d'optimisation. Cet effet est positif puisqu'il va permettre d'éviter la production d'énergie pour le chauffage. Dans le cas où l'énergie serait produite avec du gaz, on éviterait la combustion de cette ressource fossile et donc des émissions de gaz à effet de serre. Cependant, là encore, l'image est incomplète. Car le thermostat connecté va également permettre de faire des économies monétaires sur la facture énergétique. Il est nécessaire de tracer où vont aller ces économies financières. En effet, il est possible que les économies monétaires soient réinvesties dans des activités peu soutenables, telles qu'un voyage en avion. On parle alors d'effets rebonds indirects et plus généralement quand la réduction d'impact d'une activité, telle que le chauffage, permet des économies d'argent, de temps ou d'espace qui seront réallouées à d'autres activités impactantes. Prenons un cas plus complexe, celui du télétravail ou de l'enseignement à distance. Pour télétravailler, il est nécessaire de mettre en place des infrastructures numériques, des réseaux de télécommunications ou encore des centres de données qui ont des impacts environnementaux sur l'ensemble de leur cycle de vie. En contrepartie, il est admis que le télétravail permet de réduire le nombre de trajets domicile-travail et ainsi réduire la pollution liée à l'utilisation de la voiture individuelle. Cependant, les personnes pratiquant le télétravail restent plus longtemps dans leur domicile. Ils augmentent alors la consommation d'énergie, notamment celle liée au chauffage. Il s'agit d'un transfert d'impact, puisqu'une réduction d'impact dans le secteur du transport va engendrer une augmentation dans le secteur du bâtiment. On pourrait même aller plus loin et regarder les transformations à plus long terme des comportements des télétravailleurs et télétravailleuses. Il a été en effet remarqué que certaines personnes pratiquant le télétravail décident de déménager plus loin de leur travail pour habiter dans un logement plus spacieux. Ce faisant, ils augmentent leurs besoins en énergie pour chauffer une surface plus grande, induisant des impacts supplémentaires dans le secteur du bâtiment. On parle ici d'effets de plus grand ordre quand le numérique engendre des transformations de la consommation ou de la production. Faisons un récapitulatif. Le numérique est utilisé pour optimiser des systèmes impactants. On parle d'effets d'optimisation. Pour substituer des systèmes impactants, on parle d'effets de substitution. Ou pour faciliter la transition écologique de certains secteurs. On parlera alors plus généralement de solutions IT4GREEN. Dans le secteur de l'énergie, par exemple, le numérique peut aider à l'intégration des énergies renouvelables intermittentes. Cependant, les activités numérisées vont avoir tendance à être davantage consommées car plus faciles d'accès et moins chères. On parle d'effets rebonds directs. Les économies permises par le numérique peuvent être réallouées à d'autres consommations qui peuvent être également polluantes. On parle alors d'effets rebonds indirects. Le numérique peut également engendrer des transformations plus profondes de la consommation et de la production qui vont être défavorables à la transition écologique. On parle alors d'effet de plus grand ordre. Enfin, si nous avons parlé des solutions numériques pouvant être favorables à la transition, l'immense majorité des solutions numériques n'ont pas vocation à la soutenir. Pire, certaines solutions soutiennent des secteurs qui sont incompatibles avec la transition écologique. Prenez une solution utilisée dans le secteur de l'extraction pétrolière. Le numérique va ici permettre d'extraire plus de pétrole et donc d'engendrer des impacts plus importants liés à la combustion de cette ressource fossile. On parle d'IT4Brown en comparaison à l'IT4Green. Quand on regarde l'ensemble de ces effets bénéfiques et négatifs, on aurait tendance à vouloir faire la balance nette des solutions numériques. C'est ce qu'on appelle les impacts nets d'une solution numérique. Aujourd'hui, les connaissances sur les impacts nets sont encore assez limitées. Un rapport récent publié par l'ADEME a étudié 10 solutions IT4Green censées aider à la transition écologique. On apprend dans ce rapport que les solutions étudiées engendrent des gains nets exceptés sur le critère d'utilisation des métaux. Cependant, il est important de noter que les volumes de gains environnementaux sont totalement marginaux. Par exemple, la massification du télétravail ne participe qu'à hauteur de 2% de l'effort de décarbonation des déplacements en voiture d'une aire d'attraction comme celle du Grand Reims d'ici à 2030. Pire, les solutions numériques ouvrent la porte à de nombreux effets indirects. Ils sont parfois non quantifiables, pouvant mettre en péril la transition écologique s'ils ne sont pas bien gérés. Par exemple, les effets rebonds indirects liés aux économies financières dans le cas du télétravail n'ont pas pu être pris en compte, bien qu'ils peuvent participer à des charges environnementales supplémentaires. Ainsi, si certaines solutions peuvent, sous certaines conditions, aider à la marge la transition écologique, le numérique dans son ensemble n'est pas en soi un vecteur de transition qui pourrait se substituer à de réels efforts de transition tels que l'isolation des bâtiments, l'électrification des usages ou bien la sobriété.