Philosophie de la sobriété numérique

Retranscription

Bonjour, j'ai été invité à parler de sobriété numérique et si vous regardez cette vidéo c'est que vous êtes intéressé par cette question qui semble un oxymore. Il y a deux mots. C'est quoi la sobriété ? c'est une vieille idée qui découle de l'éthique du juste milieu qu'on peut assez bien résumer par les maximes delphiques, à savoir rien de trop et connais toi toi même, en l'occurrence connaît les conditions techniques d'existence. Et c'est quoi le numérique ? à défaut de le définir et de le comprendre, il nous suffit de penser à notre smartphone. Or dès qu'on parle de smartphone les maximes delphiques s'effondrent, Socrate semble bien loin et on touche ici au débat propre au 21e siècle, le nôtre numérique et / ou écologique. Les environnementalistes disent "et" les écologistes disent "ou" mais la plupart des personnes ne disent ni l'un ni l'autre et ferment les yeux. J'ai posé les termes du débat un peu frontalement je vais les déployer dans le temps qui me reste. Pour cela 2 nouveaux mots ou plutôt deux concepts me suffiront, celui d'environnement et celui de milieu. En effet on peut aborder notre smartphone comme un environnement ou bien comme un milieu. L'aborder comme un environnement, c'est croire qu'il est extérieur à nous, qu'il est un simple outil, un simple instrument. L'aborder comme un milieu au contraire c'est commencer à comprendre que nous faisons partie du problème. Je m'explique. Si je préfère parler de milieu plutôt que d'environnement c'est précisément car le système numérique remodèle ce que nous appelons aujourd'hui l'environnement. Ce qu'on appelle à tort l'environnement n'est pas environnant il n'est pas extérieur, il n'est pas extérieur au monde numérique mais reconfiguré par lui. Le mot de milieu contredit cela car il est précisément au milieu de l'intérieur et l'extérieur et il nous permet de dire et de penser que le milieu numérique remodèle le milieu terrestre et sa perception. L'opposition entre environnement et milieu que nous avons mis en avant fait écho à l'opposition entre environnementalistes et écologistes. Cela semble compliqué mais c'est assez simple à comprendre. On peut être écologiste sans être environnementaliste et le monde numérique en est la preuve. Prenons l'exemple de cette merveilleuse association qu'est Framasoft, qui se définit comme une association d'éducation populaire aux enjeux du numérique et aux communs culturels. Leur engagement ne relève pas du tout de la cause environnementale et pourtant tout leur travail d'acculturation et de réappropriation nous conduit vers une écologie du milieu numérique et une politique de la sobriété. Cela est très clair pour quiconque comprend qu'en matière numérique comme ailleurs, transition écologique et transition démocratique se rejoignent. Le smartphone est un problème terrestre, aussi bien du point de vue de la raréfaction des ressources qu'au niveau de l'excès des déchets. Comprendre notre smartphone d'un point de vue environnemental consiste à calculer son impact environnemental tout au long du cycle de vie de ces cinq phases. Comprendre notre smartphone d'un point de vue écologique consiste d'abord à réaliser que la mesure même de cet impact environnemental est une technologie numérique. Du coup, parler d'écologie à travers le smartphone suppose de comprendre que le smartphone n'est pas seulement un objet, c'est aussi le sujet que nous sommes avec lui. Ce point de méthode était déjà formulé par le philosophe Felix Guattari en 1989 dans son essai "Les Trois Ecologies". il y affirmait que l'écologie ne concerne pas seulement l'environnement mais aussi le psychologique et le social. On pourrait reformuler l'idée comme suit "l'écologie ne concerne pas tant l'environnement que le milieu". Appliquons cette idée à notre smartphone. En ce cas l'écologie du smartphone devient l'écologie de votre milieu et votre milieu est à la fois naturel et culturel, matériel et spirituel et faire l'écologie du smartphone, c'est comprendre que le smartphone est à la fois une technologie de la matière, le smartphone est un objet terrestre qui participe de la nature et interagit avec ses cycles et une technologie de l'esprit, le smartphone est devenu le médium principal de notre esprit. Ainsi aborder écologiquement le smartphone, c'est comprendre que l'écologie de la matière est inséparable de l'écologie de l'esprit. De ce point de vue, être écologiste ce n'est pas seulement se soucier de la Terre qu'on laisse à nos enfants, c'est aussi se soucier des enfants qu'on laisse à notre Terre. Le smartphone comme toute technologie est un pharmakon, un mot grec qui signifie à la fois remède et poison, mais la dimension du remède s'efface au profit de celle du poison quand la technologie devient addictive. Ce qui définit la drogue n'est pas tant la nature du produit que notre relation avec lui. La drogue n'est pas tant un produit qu'un comportement, un comportement addictif en l'occurrence. Il peut donc y avoir des addictions sans drogue, sans substance et c'est évidemment le cas du smartphone. Le smartphone a tous les effets d'une drogue. Il suscite un usage répétitif et compulsif, il provoque du plaisir, la fameuse dopamine, il rend dépendant et mange beaucoup de temps, ce qui crée des troubles de l'attention, il modifie la manière de percevoir les choses, de ressentir les émotions, de penser et de se comporter. La langue française est ici bien faite car elle nous rappelle que l'attention est double, qu'elle a une double dimension : une dimension psychique, la capacité à être attentif, à se concentrer et une dimension sociale, la capacité à être attentionné, à faire attention à être dans la sollicitude. Etre attentif au sens psychologique, c'est tendre son esprit vers, c'est être attentionné au sens social, c'est avoir la prévenance envers autrui. Or qu'il s'agisse de l'attention psychique ou de l'attention sociale dans les deux cas, celle ci est menacée par notre usage démesuré des plateformes numériques. Nous vivons bien dans une société addictogène et la conséquence de cela, pour parler comme mon collègue José Halloy, c'est que le numérique est une technologie zombie, qui crée des zombies. Ce qu'on appelle aussi bien l'addiction design, la captologie ou l'hypnocratie, tout cela dit la même chose, notre attention est entre les mains d'algorithmes dont le but est de capter, maintenir et dégrader l'attention en permanence. Ce pourquoi on peut parler d'attention zombie. Vouloir soigner les technologies zombies sans soigner en même temps notre attention zombie, c'est ne rien comprendre au concept de sobriété. Résumons pour conclure. On l'aura compris l'approche environnementale se concentre essentiellement sur le produit, là où l'approche écologique se concentre aussi et surtout sur la pratique et les usages. De plus en plus d'ingénieurs comprennent que les méthodes classiques d'optimisation, faire plus avec moins en gros, ne suffisent plus. Ils se tournent vers ce que nous avons appelé dans un manuel collectif récent, la "conception orientée milieux" et le pluriel du "milieux" nous invite ici à comprendre que la tendance actuelle du numérique ne menace pas seulement la biodiversité mais aussi la techno-diversité. Si l'éco-conception des produits de mon smartphone est essentiellement insuffisante, elle n'en est pas moins nécessaire. Elle concerne surtout le design de la fin de vie pour rendre les technologies plus réparables et ou plus recyclables. Mais là encore la véritable solution ne se trouve pas tant du côté du produit que notre relation à lui. En fait l'idéal serait de passer à un modèle d'économie de la fonctionnalité où nous serions en quelque sorte locataires de notre smartphone car ainsi la fin de vie serait internalisée, prise en charge par les entreprises elle-même. Le cas des technologies numériques est tout à fait emblématique de l'insuffisance de l'ingénierie environnementale ou de l'éco-conception. Qui pense sincèrement qu'un smartphone peut être green ? L'éco-conception d'un smartphone est intéressante là où elle échoue. Pour autant cela n'enlève rien au mérite du Fairphone qui semble le smartphone le plus responsable du marché. Le Fairphone a le grand mérite d'ouvrir la boîte noire du numérique environnementale et sociale et de proposer un modèle qui favorise la réparabilité et donc la durabilité du produit. Mais l'éco-conception, je l'ai dit, l'éco-conception d'un produit ne peut suffire, ce pourquoi il faut se tourner vers l'écosystème FairTec qui comprend également télécop un opérateur TeleCoop coopératif, /e/OS, un système d'exploitation open source et Commown, un service coopératif de location de matériel électronique et bien sûr, il faudrait aussi éduquer aux communs numériques et comprendre par exemple pourquoi une plateforme comme Tournesol est infiniment plus recommandable que nos algorithmes de recommandation précisément. Alors et seulement alors, on pourrait commencer à imaginer un écosystème numérique durable. Evidemment cela ne peut pas reposer sur la responsabilité individuelle, le problème est essentiellement politique. La dénumérisation ne consiste pas à se passer du numérique mais à le rediriger dans un sens démocratique et écologique et les efforts ne peuvent être que collectif. Nous aurions pu prendre d'autres exemples et multiplier car il ne manque pas de technologies alternatives mais l'idée resterait la même : ce qu'on appelle sobriété n'est jamais la propriété d'un objet, c'est celle de la relation qui nous lie à lui. Dans la technologie ce n'est pas tant la techno qu'il faut changer que notre logie. Merci de votre attention.