Le numérique, mais de quoi parle-t-on, loin des considérations technologiques, les études qui quantifient les impact environnementaux d'un numérique s'appuie sur une définition économique sectorielle. On agrégeant la plupart du temps, le secteur des technologies de l'information et de la communication, autrement appelé les TIC, et le secteur du divertissement et des médias. Cette définition économique du numérique englobe ainsi un certain nombre d'équipements divisé classiquement en trois grands ensembles. Premièrement, les terminaux utilisateurs, qui sont les objets numériques du quotidien, comme, par exemple, les ordinateurs, les téléphones portables, les consoles de jeux vidéo, ou encore les télévisions connectées, etc. Deuxièmement, les centres de données, qui sont des grands bâtiments industriels, hébergeant un ensemble de serveurs informatiques, permettant de traiter de l'information, de stocker des données, d'héberger le cœur des plateformes numériques et d'entraîner les intelligences artificielles génératifs. Et enfin, troisièmement, les infrastructures réseaux classiques qui relient tous ces équipements entre eux, comme les lignes à DSL, par exemple, les connexions fibres, les antennes, permettant des connexions mobiles, ou encore les constellations de satellites et les câbles sous-marins. Ces trois ensembles, donc terminaux, centres de données et infrastructures réseaux, forment ce qu'on appelle les trois tiers de l'architecture classique d'un service numérique. Ainsi, cette définition classiquement utilisée aujourd'hui du numérique, n'inclue qu'une partie seulement des objets technologiquement numériques. Le numérique présent dans les véhicules, par exemple, les tablettes pour aider la navigation, ne rentrent pas dans cette définition. Pas plus que le numérique intégré dans les machines industrielles, les machines agricoles, ou le domaine médical. La plupart des objets connectées, comme les machines à laver ou les radiateurs, ne sont pas non plus comptabilisés dans ces études. Certains objets, comme les montres intelligentes, ou les thermostats, le sont parfois. Ce qui rend les résultats des différentes études, difficilement comparables entre elles, le périmètre n'étant jamais exactement le même. Par conséquent, les études proposant de quantifier les impact environnementaux du numérique sont toujours des sous-évaluations de la réalité technologique. Celle-ci est à ce jour hélas inquantifiée à cause de son omniprésence dans tous nos objets du quotidien. Néanmoins, même en se limitant en cette quantification incomplète, du numérique, on observe déjà systématiquement des dynamiques de forte croissance. Le nombre d'objets connectées comptabilisés est passé de 19 milliards dans le monde en 2019 aux alentours de 48 milliards en 2025, soit plus du double en 6 ans seulement. On retrouve cette forte croissance sur la quantité de données connectées à internet, appelée la datasphère, et sur la consommation électrique globale du numérique. L'agence internationale de l'énergie anticipe ainsi un doublement de la demande d'électricité pour les seuls centres de données entre 2022 et 2026. Alors que chaque équipement, réputé individuellement devenir plus efficace. Ces dynamiques matériels sont bien loin de l'image immatérielle que l'on se fait habituellement du numérique et du vocabulaire qu'on lui associe couramment comme les mots nuage ou virtuel. En effet, à chaque phase de la vie de chacun de ces équipements, des impacts environnementaux négatifs sont générés. Émission de gaz à effet de serre, pollution des sols et des eaux, lors de l'extraction des matières premières, artificialisation des sols pour construire les centres de données, consommation d'eau souvent pour les refroidir et bien d'autres encore. L'ensemble de ces impacts contribue de plus à l'effondrement de la biodiversité et dégradent indirectement la santé humaine. On les appelle les impacts directs du numérique et ils sont généralement quantifiés avec une approche cycle de vie, multi-critères. Le numérique génère également des impacts plus directs sur la santé humaine depuis les conflits armés autour des mines en République démocratique du Congo jusqu'à l'addiction aux écrans, en passant par la banalisation de la violence et des harcèlements sur les réseaux sociaux. Il pose également d'importantes questions éthiques et sociales, par exemple d'inclusion, d'accessibilité, de vie privée, de deepfake ou encore de biais des algorithmes. Sur le sujet climatique, différentes études convergent vers une quantification mondiale des émissions de gaz à effet de serre du numérique aux aventures de 4% des émissions anthropiques. Son impact climatique est donc du même ordre de grandeur que celui de l'aviation civile. Ainsi, se poser la question de moins prendre l'avion pour des raisons environnementales et du même ordre de grandeur que de moins utiliser de numérique. Pourtant, d'énormes gains d'efficacité sont régulièrement effectuées sur les équipements. Ils permettent chaque année de stocker plus d'informations, de calculer plus vite, de transférer des données plus rapidement. Mais tous ces gains sont systématiquement compensés par un accroissement des usages. On stocke, de plus en plus de fichiers, de plus en plus volumineux. Et le déploiement tentaculaire des usages nécessite une puissance de calcul globale et des débits réseaux de plus en plus importants. C'est ce qu'on appelle l'effet rebond, qui est un effet indirect du numérique. Cette rapidité, dans l'innovation, est également responsable de la faible durée de vie des équipements qui deviennent vite obsolètes. D'autres effets indirects du numérique sont souvent mis en avant. Notamment, en le présentant comme un levier des transitions environnementales. Ainsi, la modélisation permet une meilleure compréhension des écosystèmes, le suivi de l'évolution des phénomènes climatiques, ou de la biodiversité. Le numérique est également mis en avant comme un vecteur de solutions aux services de la décarbonation d'autres secteurs, comme le transport, l'agriculture, ou encore l'industrie. Mais dans les faits, le numérique est avant tout un catalyseur, qui permet d'accélérer, d'optimiser le système auquel on l'applique. Et ces 50 dernières années, il n'a pas seulement permis d'optimiser la consommation d'énergie ou de ressources, il a surtout été majoritairement été utilisé pour accélérer l'ensemble de l'économie. Et donc toutes les pressions que notre système productiviste impose au système Terre. Ainsi, les impacts environnementaux de l'ensemble des secteurs économiques ont augmenté à cause de la numérisation. Notamment parce que celle-ci accélère la production, la consommation et l'acheminement des marchandises. C'est ce qu'on appelle la grande accélération. C'est probablement la source des principaux impacts environnementaux du numérique. Et les réduire nécessite qu'on questionne les usages de ces technologies. Mais revenons sur les impacts directs. Plus que le constat à un instant T, ce sont les dynamiques associées qui inquiètent pour le numérique. Les dynamiques de croissance évoquées précédemment amènent les travaux de prospective à anticiper un triplement des émissions de gaz à effet de serre, des centres de données dans le monde entre 2020 et 2030. Et pour la France, ceci correspond à une augmentation de 45% des émissions totales du numérique pour la même période. Il existe pourtant une trajectoire environnementale pour le secteur, compatible avec l'accord de Paris, qui a été définie par l'Union internationale des télécommunications. Cette trajectoire est à une réduction de 45% des émissions de gaz à effet de serre du secteur entre 2020 et 2030. Ainsi, pour passer d'une tendance de plus 45% à l'atteinte d'un objectif de moins 45%, il ne s'agit pas d'un simple ajustement. C'est un changement total de paradigme qu'il faut mettre en action. Pour tenir ces engagements climatiques, on constate donc que les gains d'efficacité, liés aux innovations technologiques, ne suffisent pas, et nous éloignent même de la trajectoire souhaitée à cause des effets rebond. Cette démarche d'efficacité doit donc être cumulée à une démarche de sobriété, dont l'objectif doit être de réduire les impacts environnementaux du numérique de façon absolue, en considérant à la fois ses impacts directs et ses impacts indirects. Cet impératif de sobriété répond également au besoin plus large de mettre sous contrôle les autres impacts négatifs sociaux et sanitaires du numérique évoqués précédemment et permet de construire un numérique plus robuste. Il apparaît ainsi nécessaire d'enfin considérer le numérique comme une ressource limitée dans un monde contraint. Pour se faire, on peut s'inspirer de travaux effectués pour d'autres secteurs. Par exemple, le secretariat général à la planification écologique a déjà proposé une priorisation des usages de la biomasse du territoire, ressource notamment limitée par nos frontières géographiques. On retrouve dans cette hiérarchisation des usages de la biomasse considérés comme prioritaires, notamment la souveraineté alimentaire, et des usages moins prioritaires à questionner. Par exemple, la production de biocarburant pour l'aviation civile. Ainsi, quand cette ressource vient à manquer, on sait quel robinet maintenir ouvert et quel robinet fermer. C'est exactement ce dont on a besoin pour le numérique, planifier démocratiquement la soutenabilité du secteur, avec une approche de sobriété et prioriser les usages, en considérant notamment leurs impacts sociétaux, sociaux, sanitaires, mais aussi environnementaux directs et indirects. Le défi est de taille, construire collectivement une société soutenable dans laquelle le numérique occupe une juste place.
Les enjeux d'un numérique soutenable
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