Politiser la sobriété numérique

Retranscription

Bonjour. Aujourd'hui, on entend souvent que le développement du numérique est nécessaire pour accompagner la transition écologique. On parle de "twin transition", une transition à la fois écologique et numérique qui vont de pair. Ce mode de pensée, il vient de ce qu'on appelle le techno-solutionnisme, c'est-à-dire considérer que les impacts environnementaux sont des externalités négatives de nos modes de vie, mais que les innovations technologiques vont permettent à la société de redevenir soutenable. Le focus est mis quasiment uniquement sur les gaz à effet de serre et la question politique des choix de société dans l'innovation technologique, elle est totalement esquivée. Dans cette vidéo, on va donc réfléchir à comment on pourrait reprendre en main politiquement la question du numérique. L'hypothèse de base du technosolutionnisme, c'est qu'il peut y avoir un découplage entre la courbe de la production, de la consommation et celle des impacts environnementaux. Mais cette hypothèse, elle est peu crédible et beaucoup de travaux la contredisent. Selon ce rapport du Bureau environnemental européen de juin 2019, il n'y a aucune preuve d'un réel découplage aujourd'hui et il est peu probable qu'il advienne dans les années à venir. De toute façon, notre société, elle se maintient grâce à la croissance de flux physiques. Dans ce régime de croissance, les optimisations par les technologies, elles permettent plutôt d'augmenter la production et la consommation que de réduire les impacts environnementaux. C'est ce qu'on appelle l'effet rebond. Et ce n'est pas juste un effet secondaire malheureux, c'est vraiment la conséquence logique d'un système qui est orienté vers la croissance. Il faut aussi rappeler que les enjeux de l'anthropocène, ils sont systémiques. Le fait de proposer des solutions techniques, ça ne va pas totalement résoudre le problème. Il y a des rapports de force qui sont en jeu, de l'inertie dans la société, des irréversibilités, ce qu'on appelle parfois des dépendances au sentier. Ces enjeux, ils sont tellement complexes qu'ils ne peuvent pas être résolus juste par une technologie miracle. Et même si on dézoome un peu, on voit que tous ces pansements qu'on essaie de trouver, ils évitent une question cruciale, celle de la direction vers laquelle on va en tant que société. En étude des sciences et techniques, on considère que les objets techniques ne sont pas neutres. Ils sont construits dans un contexte précis, par un certain type de personnes, guidés par des valeurs, des représentations de la société. Bref, le solutionnisme technologique s'apparaît limité pour réduire les dégâts causés par notre mode de société basé sur l'industrie et la technologie, ce qu'on pourrait appeler la société techno-industrielle. Il est donc nécessaire et souhaitable d'aller vers la sobriété, une sobriété que l'on choisit et qui serait heureuse. Dans cette vidéo, on va principalement parler de sobriété numérique. On va donc essayer de viser moins de production et d'utilisation d'outils numériques. Parfois, dans la recherche, on parle aussi de dénumérisation ou de désescalade numérique pour dire que l'on cherche à s'opposer à une escalade numérique aveugle, en quelque sorte. Et en fait, on se rend compte que c'est très dur à opérer une désescalade numérique parce qu'on hérite de tout un tas d'entités matérielles, immatérielles qui nous empêchent d'inverser la tendance. Plus concrètement, on a une énorme infrastructure numérique qu'il est difficile de démanteler. On a des millions de travailleurs et de travailleuses qui dépendent du numérique dans leur activité. On a du mal à imaginer un futur avec moins numérique. Et les personnes qui poussent le déferlement numérique, aujourd'hui, elles n'ont jamais été aussi puissantes. Donc, ce qu'il faudrait faire, c'est d'abord essayer de mieux comprendre cet héritage, tout ce qui nous attache à cette escalade numérique et aussi tous les problèmes que ça pose, pour pouvoir comprendre où sont nos leviers d'action et décider ensemble et démocratiquement de ce à quoi on souhaite renoncer. Dans le cas du numérique, ces arbitrages, ils pourront porter sur les usages, les logiciels utilisés, les appareils, etc. Le fait de choisir de se passer de certains outils pour des raisons environnementales et sociales, c'est vraiment ça qui amène le débat politique. Si on ne fait pas ses choix de sobriété maintenant, de manière démocratique, de toute façon, on va très probablement les subir plus tard et sans justice sociale. Le but final, c'est vraiment de trouver des moyens de faire avec moins de numérique. Le tout dans une approche engagée et politisée. Ce cadre d'action, c'est ce qu'on appelle la redirection écologique. La redirection écologique, ça s'oppose donc un peu au techno-solutionnisme dont on parlait avant. C'est une approche qui permet d'aborder frontalement la question de la sobriété. Encore une fois, si elle est choisie aujourd'hui, elle pourra très sûrement respecter la justice sociale et favoriser l'épanouissement collectif. Pour l'instant, ça reste très théorique. C'est normal parce que c'est un concept qui date du début des années 2020. Du coup, mon travail de recherche consiste à essayer de trouver comment on peut rendre la redirection écologique plus opérationnelle et plus spécifique pour la question de la désescalade numérique. Je n'ai pas de solution miracle, mais je vous donne quand même quelques astuces pour appliquer tout ça. Déjà, ce n'est pas une démarche qui se fait seul(e), mais plutôt à une échelle collective et locale. Donc, c'est intéressant de monter un projet de ce type dans votre asso, votre mairie ou même votre entreprise et surtout d'en parler autour de vous. Ensuite, c'est important de prendre le temps de comprendre les attachements de la structure que vous avez choisi. Il faut faire un petit travail d'enquête pour essayer de comprendre quels outils numériques sont utilisés, qui a choisi de mettre en place ces outils, est-ce que c'est une contrainte de les utiliser, est-ce que les personnes aiment bien s'en servir et qu'est-ce qui se passerait si vous arrêtiez de les utiliser ? Cette enquête, c'est bien de la faire en impliquant le maximum de personnes et c'est aussi le moment de parler à tout le monde des effets néfastes du numérique et de l'intérêt de la désescalade numérique. Et enfin, il faut faire naître et faire vivre le débat sur le thème de la désescalade numérique. Parfois, ça va totalement remettre en question le but de la structure. Parfois, ça va juste permettre de mettre en place des actions de sobriété. Le but final, c'est vraiment de se donner ensemble les moyens de lutter contre l'escalade numérique qui profite aujourd'hui qu'aux puissants. Ces projets de redirection écologique, qu'ils soient sur la thématique précise du numérique ou non, seront, j'en suis sûr, très émancipateurs puisqu'ils permettent de réfléchir à ce qui fait sens pour nous, pour la société et pour le système Terre. Ça me fait un peu penser à ces citations de la BD L'an 01, "on arrête tout, on réfléchit et c'est pas triste."