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Blaise Pascal, aux limites de la Raison


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Auteur(s) :
THIROUIN Laurent

Producteur Canal-U :
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Les chapitres


Blaise Pascal, aux limites de la Raison

Dans cette vidéo exceptionnellement longue (1h40mn) suivant nos standards cultureGnum (mais compte tenu de son intérêt, nous n’avons pas voulu la tronquer), l’orateur s’attache à montrer l’importance de la raison chez Blaise Pascal (1623-1662), que ce soit en sciences ou dans son rapport à la religion. Il n’y a pas – comme on le lit souvent – deux Pascal, l’un mathématicien, l’autre croyant dans une seconde période de sa vie : il y a une seule personne, animée d’une foi en la raison.

Chateaubriand parlait d’un « effrayant génie » : cette image d’un Pascal romantique s’est installée dans les esprits. Certes, tous ses contemporains furent impressionnés par sa puissance rhétorique et dialectique. Il a inventé dans le domaine de la science – il a inventé dans le domaine des lettres, avec l’ironie savoureuse des Provinciales. Mais c’est autre chose que nous voudrions montrer ici.

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Des coniques à la cycloïde : Pascal scientifique (accès)

C’est d’abord en effet un scientifique. Son père Etienne Pascal (1588-1651), mathématicien, voulait le détourner des mathématiques, mais finalement céda. La première publication de Blaise Pascal est un traité sur les coniques (1640). Puis ce fut la machine d’arithmétique, dite la pascaline, en 1645 (voir texte BibNum). En physique, ce furent les expériences sur la pression d’air en fonction de l’altitude. Puis la « règle des partis » (on parle parfois de la naissance des probabilités) : Pascal évoque la geometria alæ (les mathématiques du hasard) : déjà là, il essaie de pousser les limites de la raison, de voir jusqu’où le raisonnement peut aller, au détriment du hasard. Une de ses dernières grandes contributions, en 1658, quatre ans avant sa mort – alors que d’aucuns le disaient plongé dans la religion –, est le défi qu’il lance sur la cycloïde à ses collègues mathématiciens.

Pascaline (CNAM, WikiCommons auteur David Monniaux)

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Les limites entre la raison et la foi : pousser la raison le plus loin possible (accès)

Ce Pascal scientifique avait été élevé par son père suivant une maxime : « Tout ce qui est l’objet de la foi ne saurait l’être de la raison. » Pour lui, la raison n’était pas au-dessus de toutes choses. Mais néanmoins, il ne mène pas une carrière disjointe de scientifique d’une part, de philosophe et théologien d’autre part : dans l’un comme dans l’autre domaine – notamment celui de la théologie –, il essaie de pousser le plus loin possible la raison. Quand la raison elle-même déclare-t-elle qu’elle est invalide ? C’est la question qu’on peut continuer à poser à Pascal, et qui le rend si contemporain.

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Des sciences aux Provinciales : comment le savant devient aussi moraliste et théologien (accès)

Comment le savant est-il aussi devenu moraliste et même théologien ? Ce fut inattendu. Sa famille s’était rapprochée de la communauté de Port-Royal, celle qu’on appelle les jansénistes (mais qui ne se désignait pas elle-même ainsi). C’est le moment où les jésuites et le pouvoir temporel essaient de mettre à bas ce qu’ils présentent comme une hérésie. Port-Royal veut porter le débat théologique sur la place publique : Pascal, sous le pseudonyme de Montalte, écrit sa première œuvre « littéraire », la première Provinciale (1656), à 33 ans ; elle sera suivie de dix-sept autres lettres. Cette première Provinciale est un texte de salubrité publique, sur l’utilisation déformée des mots par le pouvoir. C’est un texte de logique, de raison – plus qu’un texte théologique… Plus généralement, les Provinciales sont une magnifique méditation sur les tricheries du pouvoir : « Toutes les puissances du monde ne peuvent par autorité persuader un point de fait, non plus que le changer ; car il n’y a rien qui puisse faire que ce qui est ne soit pas. » (18e Provinciale). Et, dans ce débat contre le pouvoir royal et les jésuites, Pascal considère que conduire des croyants à aller contre le réel, c’est les tromper dans leur foi même : « D’où apprendrons-nous donc la vérité des faits ? Ce sera des yeux, mon père [s’adressant au jésuite confesseur du Roi], qui en sont les légitimes juges, comme la raison l’est des choses naturelles et intelligibles, et la foi des choses surnaturelles et révélées […] Ce serait au contraire détruire la foi que de vouloir révoquer en doute le rapport fidèle des sens. » (ibid.) – Pascal allant même jusqu’à utiliser l’exemple de Galilée contre l’Église dans ce débat.

Port-Royal des Champs

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La lutte impossible entre vérité et violence – Pascal contre les jésuites (accès)

Avec les Provinciales (1656-1657), Pascal prend conscience de sa capacité rhétorique et philosophique ; mais aussi de mécanismes déplaisants pour un scientifique : la facilité de ses adversaires à congédier le réel (définition de l’idéologie), et la découverte de l’infirmité de la démonstration philosophique, contrairement à la démonstration scientifique. Elle n’est pas ce qui attire la conviction, découvre-t-il. Contre les jésuites : « Vous croyez avoir la force et l’impunité, mais je crois avoir la vérité et l’innocence. C’est une étrange et longue guerre que celle où la violence essaie d’opprimer la vérité. Tous les efforts de la violence ne peuvent affaiblir la vérité, et ne servent qu’à la relever davantage. Toutes les lumières de la vérité ne peuvent rien pour arrêter la violence, et ne font que l’irriter encore plus. Quand la force combat la force, la plus puissante détruit la moindre : quand l’on oppose les discours aux discours, ceux qui sont véritables et convaincants confondent et dissipent ceux qui n’ont que la vanité et le mensonge : mais la violence et la vérité ne peuvent rien l’une sur l’autre. » (12e Provinciale).

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L’étude de l’homme : l’acceptation du réel. Illustration par le « divertissement » (accès)

 « J’ai vu que ces sciences abstraites n’étaient pas propres à l’homme. » Pascal était passé des sciences à « l’étude de l’homme » ; et sans doute ceux qui se consacrent aux sciences abstraites le font-ils pour ne pas traiter de l’homme…. Une illustration de Pascal plongeant dans cette étude de l’homme est sa discussion du « divertissement » dans les Pensées : il pense que le divertissement, qui détourne l’homme des sujets importants, est une mauvaise chose ; mais il le considère comme utile, et qui rend heureux. Il appelle « demi-habiles » ou « demi-savants » les moralistes qui condamnent le divertissement. L’exemple de l’homme qui a perdu son fils unique et qui se divertit en jouant à la balle est condamné par les moralistes, mais accepté par Pascal puisque cet homme est heureux de se divertir… C’est un fait empirique, comme la hauteur de mercure dans le baromètre de Torricelli.  La fameuse phrase pascalienne (« Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre ») est souvent citée sans contexte : si les hommes vont sur la place publique, se divertir au-dehors, c’est qu’ils ont une raison. L’exemple du joueur est donné par Pascal : il ne veut pas jouer sans argent à la clef, il ne veut pas non plus de l’argent si on le lui donne sans le jeu… que poursuit-il exactement ? Il s’agit de comprendre plus profondément : un effet (en apparence inexplicable) est détenteur d’une rationalité qui lui donne raison. Une des liasses importantes des Pensées s’intitule ainsi « Raisons des Effets ».

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Apporter la justice à la force (accès)

Un autre exemple de cette acceptation nécessaire du réel figure dans la célèbre pensée « Justice Force ». « La justice sans la force est impuissante. La force sans la justice est tyrannique. » Mais la réflexion se développe au-delà : « La justice sans force est contredite [par les méchants]. La force sans la justice est accusée. Il faut donc mettre ensemble la force et la justice, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort, ou que ce qui est fort soit juste. » Les deux scénarios cependant ne sont pas également recevables, car les qualités en cause ne se laissent pas manipuler pareillement. La justice est flexible ; la force ne l’est pas. « Et ainsi ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste. »

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Les Pensées : sûrement pas une simple apologie de la religion (accès)

Au moment où Pascal achève les Provinciales, se produit à Port-Royal un événement qui marque profondément notre auteur : par attouchement de la Sainte Épine, la guérison apparemment miraculeuse de la petite Marguerite Périer, dix ans, nièce et filleule de Pascal. Ceci le conduit à l’écriture des Pensées, pendant les quatre dernières années de sa vie, de 1658 à 1662. Est-ce une « apologie » ? Le terme a été proposé par Victor Cousin, au XIXe s., pour limiter l’intérêt des Pensées, en les ramenant exclusivement à une exhortation religieuse. En fait elles pourraient même passer par moment pour une anti-apologie : on a parfois l’impression que le texte donne raison à l’incroyant – c’est ce qui fait qu’encore maintenant ces pages nous parlent. Pascal critique les apologistes, qui veulent convaincre les incroyants en leur disant qu’il suffit de regarder autour de soi, la nature, les planètes, etc., pour voir Dieu : « C’est leur donner sujet de croire que les preuves de notre religion sont bien faibles […] Je vois, par raison et par expérience, que rien n’est plus propre à leur en faire naître le mépris. » Là encore, le réel tranche ! Pascal veut entrer dans la logique de l’incroyance, et dans l’expérience même de l’incroyant, pour en faire ensuite paraître l’insuffisance.

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Le Dieu caché, à chercher (accès)

 « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie. » Qui parle ainsi dans les Pensées ? Le monde de Pascal n’est pas un monde cosmique harmonieux où tout s’organise autour de la Terre, mais un espace vide, non géo-centré. Dieu est caché et n’apparaît pas à travers les planètes et les étoiles : Il est à chercher – et les arguments apologétiques proclamant qu’Il est partout conduisent à négliger cette recherche. Le discours religieux, pour être recevable, doit enregistrer cette « absence de Dieu », ce Dieu caché. L’ensemble des Pensées est une méditation consistant à accepter scientifiquement cette absence, et à examiner ce que l’on va pouvoir déduire de cette absence. Il s’agit de faire un discours sur Dieu qui sera d’abord un discours sur l’Homme : si l’Homme peut être conduit vers Dieu, c’est dans une considération déterminée de lui-même. Prenons ses textes « Misère de l’homme sans Dieu », « Félicité de l’Homme avec Dieu ». Première analyse : reconnaître que la nature est corrompue par la nature même. Il ne s’agit pas ici de la Nature des couchers de soleil, mais de la nature humaine : s’il s’étudie rigoureusement, l’Homme se connaîtra corrompu (notamment dans son rapport à Dieu) – la pensée religieuse pascalienne est une anthropologie. Qu’est cette corruption ? La trace d’une perte, d’une chute, avec l’inscription en creux d’une nostalgie. Il ne faudrait donc pas en rester aux formules faciles de Chateaubriand (« cet effrayant génie ») ou de Voltaire (prendre le parti de l’humanité contre « ce misanthrope sublime ») : cette corruption, selon Pascal, est certes une forme de désastre de la condition humaine (terme qu’empruntera Malraux). Mais la vue de ce désastre devrait nous conduire à Dieu.

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Puissance de l’anthropologie pascalienne : misère mais grandeur de l’Homme  (accès)

« Le terrible Pascal, hanté par son esprit géométrique, doutait sans cesse. Il ne se tira de son malheur qu’en se précipitant dans la foi » (Vie de Rancé). C’est beau comme du Chateaubriand, mais c’est par une telle approche qu’on risque de passer à côté de Pascal : comme si on éprouvait l’envie d’avoir peur de lui, et seulement cela. Son fantôme serait alors son esprit géométrique, celui d’un savant ne se résignant pas au doute. On ferait ainsi deux Pascal différents, au choix : si vous êtes nietzschéen, sans espoir, privilégiez « Misère de l’homme sans Dieu » ; si vous ne l’êtes pas, choisissez « Félicité de l’Homme avec Dieu ». C’est une approche réductrice. S’il y a corruption, c’est qu’il y aussi grandeur intrinsèque de l’Homme : « Pour connaître qu’on a perdu, il faut voir et ne voir pas ». Quiconque a perdu manifeste par là-même une richesse. Ce qui fait la puissance de l’anthropologie pascalienne, c’est la coexistence de la grandeur et de la misère humaines. L’Homme est un monstre, au sens du XVIIe s. : un être qui défierait nos capacités rationnelles. À propos de l’Homme : « S’il se vante, je l’abaisse ; s’il s’abaisse, je le vante ; et le contredis toujours jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il est un monstre incompréhensible » : pensée certes paradoxale mais structurante chez Pascal. S’il n’y avait que misère en l’Homme, celui-ci serait conduit vers Dieu par désespoir, comme un remède – ce n’est pas la vision de la religion qu’a Pascal. Il y a tant de grandeur en l’Homme qu’il y a besoin d’un principe d’explication de cette misère et de cette grandeur ; la première ne va pas sans la seconde.

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Le Pari de Pascal : que nous propose-t-il ? (accès)

En conclusion, quel est le chemin religieux auquel engage Pascal ? D’abord un diagnostic : « Les hommes ont mépris pour la religion, ils en ont haine, et peur qu’elle soit vraie. » Les religions font peur, elles entraînent violence et conflits. Il s’agit pourtant d’admirer le travail spéculatif de la religion : elle est vénérable, « parce qu’elle a bien connu l’homme ». Une fois qu’on a cessé de la mépriser, qu’on peut la respecter comme détentrice d’une intelligence, il s’agit de la rendre aimable, « faire souhaiter aux bons qu’elle fût vraie ». Cela ne rend pas la religion vraie pour autant, et ne convertira personne : mais sa promesse du bonheur n’est pas une mauvaise promesse, elle mérite qu’on l’espère. Le travail de Pascal s’arrêtera là : chaque homme vaut par son espérance – et quelqu’un qui n’espère rien risque fort d’être exaucé, d’obtenir précisément ce qu’il espérait, à savoir : rien. C’est le sens du fameux Pari de Pascal : ce n’est pas un texte qui incite simplement à parier pour Dieu, en l’absence de toute connaissance ; c’est un texte qui incite à ne pas sortir d’un jeu en cours, à ne pas abandonner l’espoir d’une promesse à laquelle on serait tenté de ne plus croire. C’est un texte à soubassement mathématique, construit à partir de la « règle des partis », liée à la correspondance avec Fermat sur le problème de Méré – comment répartir les gains d’un jeu au moment où on décide de l’interrompre ? C’est la même question qui se pose avec le texte pascalien (dit du Pari): qu’aurai-je si j’arrête ce jeu ? Pascal demande au lecteur non de parier pour Dieu, mais de réfléchir à son espérance : que voulez-vous obtenir ? si vous arrêtez le jeu, qu’obtiendrez-vous ? Si vous arrêtez le jeu, répond le mathématicien, « cela ôte tout parti ». La formule reste incompréhensible, si on ne la met pas en relation avec la discussion scientifique tenue avec Fermat. Si vous arrêtez le jeu, en échange d’un infini – qui n’est en effet pas certain –, vous obtiendrez le néant, et sa certitude. Pour ceux qui souhaitent le néant (exclus par Pascal de la catégorie des « bons », du fait de leur absence d’espérance), le refus de la religion s’impose ; pour les autres (les « bons »), Pascal propose un espoir, une recherche du bonheur qui ne se trouve selon lui que dans une perspective religieuse — perspective religieuse… qu’il est lui-même totalement incapable de transmettre à qui que ce soit.


(Résumé de l'intervention vidéo cultureGnum de Laurent Thirouin
réalisé par Alexandre Moatti, avril 2018)



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    Date de réalisation : 15 Janvier 2018
    Durée du programme : 101 min
    Classification Dewey : Biographies, géographie et histoire religieuses
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    Catégorie : Conférences, Vidéocours
    Niveau : niveau Master (LMD), niveau Doctorat (LMD), Recherche, L3, L2
    Disciplines : Philosophie, Histoire Moderne et Contemporaine : France
    Collections : cultureGnum 2018, Religion, Histoire du 17e siècle, Philosophie
    ficheLom : Voir la fiche LOM
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    Auteur(s) : THIROUIN Laurent
    Editeur : MOATTI Alexandre
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    Langue : Français
    Mots-clés : Blaise Pascal
    Conditions d’utilisation / Copyright : © BY NC ND CultureGnum - 2018
 

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