Conférence

Langue sage, langue folle. Sur un mythe contemporain des rapports entre langue latine et langue romane en littérature médiévale / Michel Banniard

Réalisation : 21 novembre 2012 Mise en ligne : 21 novembre 2012
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Descriptif

Langue sage, langue folle. Sur un mythe contemporain des rapports entre langue latine et langue romane en littérature médiévale / Michel Banniard. In journée d'études "Autour du drame liturgique médiéval du Sponsus", co-organisé par le Département Lettres modernes, cinéma et occitan de l'Université Toulouse II-Le Mirail et le Festival Déodat de Séverac et dont la coordination a été assurée par Joëlle Ginestet et les étudiants du master Métiers de la Culture et du Patrimoine en Pays d'Oc. Université de Toulouse II-Le Mirail et Ostal d'Occitania, 21-22 novembre 2012. 

Dans la communauté des spécialistes de la littérature médiévale, une idée est répandue comme un locus communis, l’existence prégnante d’un rapport diglossique entre le latin et le roman au Moyen Age. Sous ce terme qui a fait florès, les chercheurs ont placé des quantités de situations qui n’ont souvent que peu de rapport avec une situation correspondant au type nommé. Dans le cas particulier du rapport entretenu au niveau des représentations et des mentalités dans le monde des lettrés médiévaux, en schématisant un peu, le critère essentiel à l’œuvre dans les descriptions contemporaines (j'entends par là depuis le 20e siècle) est le suivant : le latin, « langue sage » est constamment en position dominante par rapport au roman, « langue folle ». L’abondance de la bibliographie en atteste : le modèle est présent partout, au moins en arrière-plan, chez les latinistes, les romanistes, les historiens de la culture, et les historiens de la littérature. Un avatar récent de ce modèle figure dans la présentation du Sponsus lui-même dans le papier d’annonce, dont l’orientation doit sûrement quelque chose aux travaux d’ Y. Cazal. Après bien d’autres, Y. Cazal s’interroge doctement sur une répartition hiérarchisée de l’emploi du latin et du roman en insistant sur la subordination du second par rapport au premier sur des critères de valeur culturelle et religieuse. Son étude porte sur un ensemble de monuments qui, effectivement, mettent en œuvre les deux langues, les pages consacrées au Sponsus s’intégrant dans une enquête plus vaste, tout en s’appuyant longuement sur ce dernier pour donner leur point d’orgue à ses thèses. La position de cette communication est la suivante : la distinction fonctionnelle de type diglossique est dépourvue de sens autrement que dans l’imagination des chercheurs contemporains influencés par le topos qui présente l’avantage d’orner les travaux contemporains d’un paramétrage apparemment scientifique, donc confortable. La proposition avancée ici, comme dans d’autres communications, et en cohérence avec d’autres chercheurs qui se sont hasardés hors des sentiers battus, est de déconstruire le modèle usuel, statique (domination diglossique), au profit d’un modèle innovant, dynamique (conquête d’un acrolecte). 

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Français
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Université Toulouse II-Le Mirail SCPAM (Publication), Université Toulouse II-Le Mirail (Production), Nathalie MICHAUD (Réalisation)
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UT2J. (2012, 21 novembre). Langue sage, langue folle. Sur un mythe contemporain des rapports entre langue latine et langue romane en littérature médiévale / Michel Banniard. [Vidéo]. Canal-U. https://www.canal-u.tv/45017. (Consultée le 7 août 2022)
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Documentation

Langue sage et langue folle : sur un mythe contemporain

du rapport Latin/Roman au Moyen Age.

Banniard Michel,

Directeur d’Etudes à l’EPHE-Paris

Pré-texte

1] Sur un dualisme…contemporain

               Dans la communauté des spécialistes de la littérature médiévale, une idée est répandue comme un locus communis, l’existence prégnante d’un rapport diglossique entre le latin et le roman au MA. Sous ce terme qui a fait florès, les chercheurs ont placé des quantités de situations qui n’ont souvent que peu de rapport avec une situation correspondant au type nommé. Dans le cas particulier du rapport entretenu au niveau des représentations et des mentalités dans le monde des lettrés médiévaux, en schématisant un peu, le critère essentiel à l’œuvre dans les descriptions contemporaines (j’entends par là depuis le 20e siècle)est le suivant : le latin, « langue sage » est constamment en position dominante par rapport au roman, « langue folle ».  L’abondance de la bibliographie en atteste : le modèle est présent  partout, au moins en arrière-plan, chez les latinistes, les romanistes, les historiens de la culture, et les historiens de la littérature.

               Un avatar récent de ce modèle figure dans la présentation du sponsus lui-même dans le papier d’annonce, dont l’orientation doit sûrement quelque chose aux travaux d’ Y. Cazal. Après bien d’autres, Y. Cazal s’interroge doctement sur une répartition hiérarchisée de l’emploi du latin et du roman en insistant sur la subordination du second par rapport au premier sur des critères de valeur culturelle et religieuse. Son étude porte sur un ensemble de monuments qui, effectivement, mettent en œuvre les deux langues, les pages consacrées au Sponsus s’intégrant dans une enquête plus vaste, tout en s’appuyant longuement sur ce dernier pour donner leur point d’orgue à ses thèses.

               La position de cette communication  est la suivante : la distinction fonctionnelle de type diglossique est dépourvue de sens autrement que dans l’imagination des chercheurs contemporains influencés par le topos qui présente l’avantage d’orner les travaux contemporains d’un paramétrage apparemment scientifique, donc confortable. La proposition avancée ici, comme dans d’autres communications, et en cohérence avec d’autres chercheurs qui se sont hasardés hors des sentiers battus, est de déconstruire le modèle usuel, statique (domination diglossique), au profit d’un modèle innovant, dynamique (conquête d’un acrolecte).


2] Clercs du Moyen Age et d’aujourd’hui

               Un bref rappel épistémologique est indispensable à la clarté de cette communication. En effet, cette remise en cause fait suite aux effets indirects d’une longue enquête en linguistique  diachronique sur les modalités et la chronologie du passage du latin roman. Ses résultats ont abouti à une remise en cause partielle des outils mis en œuvre dans cette discipline.

1)      La première déconstruction touche les termes mêmes dans lesquels s’exprime depuis le 19e siècle la linguistique  diachronique en tant que telle, parce que c’est là que se débusque le premier dualisme, bien à l’œuvre dans le modèle mental traditionnel des philologues et des linguistes. Ils opposent en effet deux langues :

D’un côté le latin littéraire : « langue sage » : structurée, savante, ordonnée, immuable, fiable, sacrée [grammatica/ littera/ doctrina…]

De l’autre le latin vulgaire : « langue folle » : amorphe, ignare, désordonnée, mutante, infidèle, profane [rusticitas/illiterata/rudis…].

En conséquence, cette prétendue description s’est transformée en prescription bien réelle à deux niveaux :

a)      La genèse des langues romanes (même sous la plume de linguistes à la pensée sophistiquée) répond essentiellement au principe de la « pathogénèse » [Entropie].

b)      Par voie de conséquence, le le MA hérite de ce modèle avec l’attribution au rapport entre roman et latin du principe de « diglossie » [Soumission].

En d’autres termes, le roman  vient prendre la place du latin vulgaire en tant que « langue folle », tandis que le latin, désormais privé d’adjectif, puisqu’il est « la lettre » par définition (scire litteras), est érigé en bloc au rang de « langue sage ».

Ainsi l’artefact langagier est entièrement construit, avec une évidente conséquence dans la nomination, le latin « vulgaire » conduit en ligne directe aux langues « vulgaires ».


               Prendre conscience de ces artefacts a été compliqué et la révision de nos modes de recherche et d’enseignement requiert là aussi une conquête intellectuelle, autrement dit un renoncement au confort. Le petit tableau qui complète votre document signe l’ampleur des modifications : il a existé une latinophonie qui a vécu et évolué comme toute langue vivante jusqu’à sa métamorphose en un nouveau type de cette langue : l’espèce «latin » n’a pas disparu, c’est le type qui a muté. Tout jugement de type « moral » trahit la linguistique (objective) au profit de l’éthique (subjective). Ceux qui ont fréquenté les atlas linguistiques, les dialectologues, les ethnographes et en général les études d’histoire culturelle savent combien ce modèle dualiste a sévi et sévit encore sous la forme d’un mépris des « patois », « langues folles » par rapport au français, « langue sage ». Au 19e siècle, en effet, c’est au tour du « français » de prendre la place du « latin » et aux dialectes, notamment occitans, de prendre la place du « vulgaire ».

Tout ceci conduit à une évidence : dans certains domaines « sensibles » (où en fait dominent les rapports de pouvoir), les noms ne sont pas innocents, mais au contraire signent un rapport de pouvoir qui entraîne la mise en place d’une échelle de valeurs. Or, nous sommes habitués au maniement de noms qui sont familiers aux médiévistes, « langues vulgaires, langues vernaculaires » : ces dénominations sont censées renvoyer aux langues non latines, autrement dit maternelles ou « naturelles », en l’occurrence les langues romanes et les langues germaniques, essentiellement pour l’Europe. Mais nous ne prêtons plus attention au fait que ces noms remontent à un patrimoine intellectuel médiéval totalement marqué par un dualisme clérical : ce sont en effet exclusivement les auteurs latins du Moyen Age qui emploient cette terminologie, les auteurs romans ne l’employant jamais, du moins dans la plus ancienne poésie d’oc ou d’oïl. Au contraire, ils désignent leur propre langue en termes à la fois précis et neutres, c’est-à-dire valorisant par rapport aux désignations employées par les clercs, leurs contemporains. A l’intention de ces rivaux implicites, auxquels ils s’adressent souvent, les poètes romanophones construisent de véritables plaidoyers en faveur des langues modernes, voire esquissent des arts poétiques, le tout ayant  pour cible  les nouvelles élites laïques féodales.

Cela signifie que les chercheurs d’aujourd’hui en employant cette terminologie reproduisent le modèle clérical du MA, avec toutes les intrications mentales qu’invoque, consciemment ou non, un tel choix. Cette absence de métalangage passe d’autant plus inaperçue que le vocabulaire clérical s’est en fait parfaitement accordé aux modèles mentaux qui ont présidé à la naissance de la philologie romane.


3] Parite langagiere

               Tant ces dénominations que la modélisation devraient être aujourd’hui écartées, parce qu’elles ne répondent pas à l’objectivité scientifique. De plus cet héritage mental a brouillé durablement les cartes, cette défaillance étant particulièrement nette dans le cas d’œuvres où les deux langues, latine et romane, sont directement associées au sein d’une même œuvre, comme le Sponsus.

En effet, mais je serai très bref là-dessus ici, la répartition binaire dualiste a empêché les linguistes de décrire la langue écrite du Haut Moyen Age, puis du Moyen Age féodal, en tenant soigneusement compte de ce fait, bien avéré, pouvant se résumer en deux formules :

Il n’existe pas UN latin, mais des latins, certains étant en fait du roman latiniforme (latinitas minor) – ce qui signifie en particulier que les fameux premiers monuments romans des 9e et 10e siècles n’ont qu’un caractère très partiel de primauté.

Il n’existe pas UN roman, mais des romans, certains étant en fait des acrolectes très savants (romanitas maior), qui sont présents dès le début tant en domaine occitanophone qu’en domaine oïlophone.

En document annexe, le tableau décrivant les niveaux de langue en latin carolingien écrit a une double fonction : donner à voir directement le résultat d’une archéologie linguistique qui a mis à jour des couches langagières ; ouvrir sur la possibilité d’une application aux textes de latin médiéval, précisément ici au Sponsus.

Le résultat global de ces considérations est obvie : le modèle diglossique opposant latin et roman est tout simplement faux, même au niveau de l’analyse des monuments littéraires, ce qui nous conduit directement à invalider les présentations récentes du Sponsus parce que le roman n’y est nullement la « langue folle », le latin nullement la « langue sage », ce qui par ricochet interdit tout étiquetage de type exégétique ou pire par « gender categorizing ».

               L’argumentation sera simple dans la mesure où il s’agit de prendre à contre-pied les contorsions incertaines imposées par le modèle usuel pour appliquer directement les principes du contre-modèle qui vient d’être proposé. Pour ne pas trop alourdir la démonstration, je me bornerai à débusquer d’abord quelques fluctuations de niveau dans les parties latines, qui conduisent à y débusquer, à côté de séquences en sermo altus, des séquences en  sermo humilis, qui  relevant à l’évidence du niveau 2, sont en fait justiciables de la qualification « para-roman » ; inversement, on verra que l’occitan fluctue également, avec, à sa manière des zones de sermo humilis, mais aussi des pics en structures tendues, se plaçant du côté du sermo altus.


Soit donc d’abord une reconsidération du latin, ou plutôt de ce qui est graphiquement désigné comme « latin ». Cette part du texte est fréquemment  de niveau 2, para-roman, en suivant le classement proposé en annexe.

*VI, 28-30 (Fatuae) :

Nos virgines que ad vos venimus/ negligenter oleum fudimus ; /ad vos orare sorores cupimus…

« Nous les jeunes filles qui venons vers vous, nous avons épuisé l’huile par manque d’attention ; c’est à vous que nous désirons adresser notre prière… ».

La morphologie sans opacité  est transposable directement en roman (c’est une affaire de cohérence graphie/ phonie). Relevons le cas remarquable de ad vos (Datif/ Accusatif prépositionnel/ CRIP+).

La syntaxe est linéaire et progressive.

Le vocabulaire est pan-roman, même l’adverbe en –ter n’est pas impossible au 11e siècle (cf. noctanter > nuitantre en oïl).

 

*XI, 53-55 (F.) :

A ! misere, nos hoc quid facimus ?/ Vigilare numquid potuimus ?/ Hunc laborem quem nunc perferimus, /nobis nosmed           contulimus…

« Ah ! Misérables, que faisons-nous ici, nous ? Oui, vraiment, étions-nous capables de rester éveillées ? Cette épreuve qu’à présent nous endurons, c’est nous-mêmes qui nous la sommes imposée… ».

Mêmes remarques. Notons nosmed, « nous-mêmes ».

Deux archaïsmes, nobis et numquid. Le premier peut renvoyer à un CRIP-, fréquent en AFC et en AOC ; le second recouvre peut-être quelque forme limousine et reste de toute façon intelligible dans le flux intonatoire.

*XVI, 75 (F.):

A! misere nos ad quid venimus ?

« Ah ! Misérables, dans quel but arrivons-nous ? »

Transposition directe en roman sans difficulté.

78

Ad nuptias nunquam intrabimus…

« Jamais nous n’entrerons pour les noces… »

Même remarque. Futur peu gênant, croisement oral avec le passé simple.

*XVII, 81-82 (F.):

Aperire fac nobis ostium cum sotiis; prebe remedium !

« Fais nous ouvrir l’huis en même temps qu’à nos associées ; offre nous le remède… »

Ordre des mots un peu « jambe en l’air » (mais voyez celui de la poésie d’oc ou d’oïl médiévale et celle du français parlé spontané…

Avalle se complique un peu la vie (ceci dit respectueusement), p. 77, note 82, où il impute à cum le sens de « comme ». Mais si c’était le cas, il faudrait lire qom, issu de quomodo, bien attesté en LPT et en roman. Mais il est bien plus simple d’y voir le sens premier « avec », au sens de « en compagnie de », l’idée étant « laisse nous passer en même temps que les cinq autres ».

L’erreur provient de l’idée que la forme locale apud/ apud hoc/ ab/ ab hoc/ (bien attestée en latin mérovingien) avait évincé depuis longtemps l’ancienne forme cum. Mais nous savons aujourd’hui qu’il y a eu une longue période de polymorphisme dont cette occurrence, tout à fait possible au 11e siècle est la preuve, même si alors c’était une forme marquée.


Si nous étudions le roman, il est de même niveau, voire de niveau supérieur.

Je n’entre pas dans le débat sur la localisation de ce roman, ce qui est un autre sujet. La langue que j’y lis me renvoie assez familièrement au limousin (parlers occitans de Nontron-Chalus-Confolens), et d’autre part les convergences avec l’histoire littéraire de cet espace sont très fortes, à commencer par la floraison des tropes et  des séquences sous l’égide de l’abbaye de saint Martial, sans compter que cette production est contemporaine du premier troubadour dont nous ayons les textes. La présence d’éventuels oïlismes, due peut-être aux avatars de la circulation du texte et des copies, n’invalide pas cette conclusion.

Ce sont les vierges « sages » à qui la parole romane est attribuée de façon majoritaire (les vierges folles ne s’expriment en roman que dans le refrain).

Leur niveau de langue est majoritairement le même que celui du latin des vierges folles.

La forme des vers contraint évidemment la syntaxe et le phrasé. Elles se caractérisent par la compacité et la densité des moyens d’information : l’implicite y déborde largement l’explicite. Pour réaliser ce point, il faut se déprendre de notre bagage culturel pour mesurer l’englobement extrême du texte dans un savoir complexe (après tout, c’est le propre des paraboles !).

Mais en plus il arrive que la syntaxe se tende :

*II, 12 (Prudentes) :

Eiset presen que vos comandarum !

« Sortez sur-le-champ à notre ordre… »

La subordonnée temporelle est introduite par un connecteur compact : presen que, qui a nécessité une note longue explicative de l’éditeur (p. 72, n. 12) avec les sens de « aussitôt que », d’où la traduction.

*XIX, 69-70 (Mercatores ):

Cosel queret, no.u vos poem doner;/ queret lo Deu chi vos pot coseler.

« Vous demandez du soutiens, nous ne pouvons pas vous le donner ; demandez le à Dieu qui, lui, peut vous le donner ».

Enonciation tendue et antithétique, avec en prime la construction avec un CRIP- Deu qui complète l’installation de cette langue au rang d’acrolecte littéraire.

L’emploi de cosel renvoie évidemment au latin consilium, cette terminologie relevant du serment féodal : dans le programme d’entraide réciproque, il est prévu que soit garanti le « conseil », avec toutes les implications du terme : aviser d’une erreur ou proposer une solution. C’est cette deuxième implication qui est invoquée ici, confirmant si besoin était le cadre féodal de cette promotion de l’occitan.

*XV, 72-73  (Mercatores):

E preiat las per Deu lo glorios/ de oleo fasen secors a vos.

« Et priez-les, au nom du Dieu de Gloire, qu’elles vous apportent le secours de leur huile ».

Compacité de l’énoncé renforcé par la construction directe de la subordonnée complétive, dans la plus pure tradition du latin littéraire, antique ou médiéval, et à l’image des structures fréquentes dans le plus ancien français ou occitan littéraires.

L’occasion est trop belle de procéder à une rétroversion :

Et precatis illas per Deum illum gloriosum/ de oleo faciant auxilium ad vos

Ou en latin plus conservateur :

Et illas precamini pro Deo illo glorioso/ de aleo vobis auxilium ferant, etc…

Ce petit exercice n’a pas d’autre but que de monter que le roman et le latin de ce texte fonctionnent comme un code unique d’acrolecte littéraire.


XIX, 86 (Christus )

Le Christ, dernier intervenant, s’exprime d’abord en latin de niveau 4, puis passe à un occitan, lui aussi de niveau élevé, comme en témoigne la structure du vers 86.

A tot jorns mais vos so penas liureas

« C’est pour toujours que vous êtes livrées aux châtiments… »

Il est clairement traduit pas l’éditeur, mais sans explications grammaticales. Pourtant la construction de penas liureas ne va pas de soi. Non seulement le PPP est précédé par son complément de but, mais en plus celui-ci est construit en CRIP-, bloc particulièrement archaïque, puisqu’il est la mémoire du latin mérovingien (ancien datif de but).


4] Conquete en cours

               Je terminerai par une citation directe de conclusions qui ont eu un certain succès après la publication de l’ouvrage : « La langue romane, quand elle est la langue du refrain, figure dans le drame au titre d’une langue éloignée, au double sens du mot : c’est d’abord une langue lointaine pour le drame latin qui l’accueille, langue de l’enfance, de l’autre – la mère, la femme, le laïc, celui qui est dans l’erreur… [Cazal, 1998, p. 253-254] ». Comme ces lignes ont été écrites en s’appuyant en particulier sur le sponsus, il est justifié d’y répondre. Elles sont bien enlevées, et à ce titre sollicitent l’adhésion du lecteur, précisément séduit par cette allégresse intellectuelle (delectare !), si facilement induite par le jeu des antithèses ; elles vont dans le sens d’un certain courant idéologique « moderne dans le vent » ; elles entérinent le topos exposé plus haut.

               Mais ces trois raisons ne résistent pas à une analyse sérieuse de ce document. Il est impossible de déterminer quelque polarisation que ce soit entre le latin et le roman dans ce document. Au point de vue des rôles, latin et roman s’entremêlent sans distinction (le Christ s’exprime en latin puis en roman). Au point de vue des niveaux de langue, entre des passages en latinitas minor et des passages en romanitas maior, seul un préjugé tenace (même chez les chercheurs modernes) autorise une répartition dualiste (« langue sage, littera » // « langue folle, vulgaris »). Je souligne à ce propos comme l’emploi sans guillemets de distanciation du terme « farciture » pour désigner ces textes contribue à fausser la perspective : le mot, évidemment d’origine cléricale, stigmatise  une dissonance qui n’est présente que dans l’imaginaire du clerc latiniste qui l’a introduit.

               En définitive, ce monument est justiciable d’une interprétation en deux temps : oui, l’émergence du roman au cœur du latin dans un texte fortement pragmatique, nous frappe, comme elle a dû frapper les auditeurs et les participants de ce temps. Mais non, elle n’a pas été vécue comme une anomalie, ou une dissonance, mais bien plutôt comme la mise en place d’une nouvelle normalité ou une nouvelle consonance, où le latin et le roman sont devenus pairs. Evidemment cela signifie une conquête : il ne s’agit pas de plaire à la masse occitanophone (bien qu’elle ait pu y trouver son compte), mais d’installer un acrolecte littéraire roman, effet et signe de l’ascenscion des élites féodales, bien décidées à disposer de leur miroir.


Fornex 31 10 2012                                                                                                    Explicit feliciter.


 

Bibliographie « Autour du Sponsus »

 

Avalle d'Arco Silvio, Monterosso R., 1965, Sponsus. Drama delle vergini prudenti e delle vergini stolte. Testo letterario a cura di D’A.S. Avalle, Testo musicale a cura di R. Monterosso, Milan-Naples.

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---, 20XXb, La langue des esclaves peut-elle parler de Dieu ? La langue occitane à la conquête de son acrolecte religieux, in Cahiers de Fanjeaux, t. 46, sous presse.

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Grévin B. (éd.), 2005, La résistible ascension des vulgaires. Contacts entre latin et langues vulgaires au bas Moyen Age. Problèmes pour l'historien, in MEFR, MA, t. 117/2.

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Norberg Dag, 1954, La poésie latine rythmique du haut Moyen Age, Stockholm.

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Stotz P., 2011, Research on Early Medieval Rythmical Poetry. Some Results and some Problems, in Ars edendi Lectures Series 1, vol. 1, p. 81-111.

Thomas L.P., 1951, Le « Sponsus »  (Mystère des Vierges sages et des Vierges folles) suivi de trois poèmes limousins et farcis du même manuscrit. Etude critique, textes, musique, notes et glossaire, Paris.

Wright R., 1982,  Late Latin and Early Romance in Spain and Carolingian France, Liverpool.


Terminologie

LPC : Latin Parlé d'époque Classique [-200 / + 200]

LPT : Latin Parlé Tardif [IIIe-VIIe siècle]

LPT1 : LPT de phase 1 [IIIe-Ve siècle] (LPT «impérial»)

LPT2 : LPT de phase 2 [VIe-VIIe s.] (LPT «mérovingien» en Gaule ; «wisigothique» en Espagne ; «lombard» en Italie).

PF : Protofrançais (VIIIe s.).

AFC : Ancien Français Classique (IXe-XIIIe s.).

AFT : Ancien Français Tardif (XIVe-XVe s.).

PO : Protooccitan (8e s.)

AOC : Ancien Occitan Classique (10e-13e s.)


Niveaux de langue en latin carolingien (zone d’oïl).

I] Protofrançais direct : commandements à l'intérieur du palais adressés aux domestiques, esclaves, etc.... Oralité immédiate en accent local. Evidemment, sous le terme protofrançais, on comprendra toutes les variétés dialectales dont les contours sont en voie d'émergence (lorrain, champenois, wallon...).

II] Latin à phrasé protofrançais saupoudré de quelques latinismes aléatoires : commandements lors de cérémonies solennelles collectives, rapports oraux de missions sur l'état d'abbayes, de corps d'armée, certains polyptiques, etc.... Oralité démarquée en diction plus soignée, mais en accent également roman.

III] Latin à phrasé protofrançais combiné à des séquences plus franchement latines, sorte de lingua mixta : rapports écrits de mission des missi dominici ; capitulaires, notamment le de uillis ; serments. Réalisation orale éventuelle en diction latinisante.

IV] Latin en stylus simplex comprenant des séquences de protofrançais mieux masqué : préambules des capitulaires ; corps des lettres dans les correspondances ; traités particuliers d'éducation. Réalisation orale éventuelle en restaurant la syllabation complète.

V] Latin en sermo altus ne comprenant plus que des séquences brèves de type roman : Vies de saints récrites ; traités de théologie et de controverse doctrinale (Libri carolini) ; poésies soit de forme classique, soit rythmiques. Dans le cas de lecture à haute voix, l'oralité cherche à restaurer l'intégralité des syllabes écrites.

Avalle d'Arco Silvio, Monterosso R., 1965, Sponsus. Drama delle vergini prudenti e delle vergini stolte. Testo letterario a cura di D’A.S. Avalle, Testo musicale a cura di R. Monterosso, Milan-Naples.

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Banniard M., 1992, Viva voce. Communication écrite et communication orale du IVe au IXe siècle en Occident Latin, Paris.

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> Voir aussi la bibliographie générale dans l'onglet "Documents".

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