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Entretien avec Vinh-Kim NGUYEN


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Entretien avec Vinh-Kim NGUYEN

Cette chaire interroge les rapports entre la biologie humaine et la mondialisation. Nécessairement interdisciplinaire, elle combinera ethnographie, histoire et socio-épidémiologie pour examiner l’interrelation entre les mutations épidémiologiques au Nord et au Sud, les dispositifs de gouvernement des corps, et l’économie politique de la globalisation.La santé a été un enjeu majeur de pouvoir à l’échelle planétaire, au cœur de l’histoire impériale et de la construction d’un ordre mondial international.

Depuis la chute du mur de Berlin, un nouveau régime de gouvernement global de la santé, centré sur la notion de « biosécurité », relègue au second plan des visions plus classiques de la santé publique, construites autour de l’Etat-providence et de la lutte contre les « maladies sociales ». L’ère de la Santé mondiale (« Global Health »), concept d’abord élaboré par les stratèges militaires américains sous l’administration Clinton, se caractérise un changement d’échelle sur le plan des financements et de la visibilité politique et médiatique. Les interventions sanitaires dans les pays du Sud joue un rôle croissant dans la géopolitique en tant que pouvoir « soft » - on peut parler d’un bio-pouvoir humanitaire déployé par les ONGs. La prolifération d’acteurs non-gouvernementaux, tels les fondations philanthropiques (Gates ou Clinton), les partenariats publique-privé (le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et la malaria), ou même les groupes industriels (Merck, Novartis, etc) font de la « santé mondiale » une configuration biopolitique inédite, ou le pouvoir de « faire vivre » semble peser de plus en plus fort.

La « santé mondiale » se joue sur un terrain épidémiologique où l’on a beaucoup privilégié la contribution des maladies infectieuses, renforçant le modèle d’une « transition épidémiologique » entre  les pays du Sud et du Nord, où dominent les maladies chroniques « de civilisation » (les maladies cardiovasculaires, le diabète, et le cancer). Or ce clivage n’existe pas dans les faits. Les maladies chroniques ne cessent de progresser dans les pays du Sud alors que les maladies infectieuses n’y régressent pas. Ces synergies épidémiologiques se retrouvent au Nord, d’abord avec l’arrivée d’épidémies comme le VIH, le SRAS, et les bactéries multirésistantes, et puis avec la découverte du rôle des processus infectieux et inflammatoires dans le déclenchement et la progression des maladies chroniques. Il serait donc plus apte de parler d’une mosaïque épidémiologique, dont la complexité dépasse un clivage Nord/Sud, et fonde ainsi le principe d’une approche mondiale des questions de santé.

Les enjeux de la santé mondiale sont donc autant politiques que médico-épidémiologiques. L’apport d’une anthropologie de la santé mondiale est triple. Elle permet :

  1. Une approche ethnographique des enjeux de santé mondiale sur les terrains de la vie quotidienne, des dispositifs de savoir (essais cliniques, laboratoires, etc.) et des institutions (ONG, fondations etc.) concernés
  2. L’élaboration de concepts et d’outils théoriques permettant de rendre compte des problématiques émergentes qui se trouvent à la frontière du social, du politique, et du biologique (par exemple, la « citoyenneté biologique », « bio-capital », « pharmaceutisation »,  « souveraineté thérapeutique », etc.).
  3. La construction d’une position critique face aux revendications épistémologiques et même ontologiques des biosciences, appuyée sur l’anthropologie des sciences et des technologies biomédicales (« science and technology studies »).

Sur le plan empirique, les recherches menées dans le cadre de cette chaire se concentrent sur les nouvelles technologies biomédicales dans la prévention du VIH, et propose, en collaboration avec les équipes de médecins, scientifiques et les patients impliqués dans les essais, de porter un regard anthropologique sur ces technologies. En pratique, la chaire prévoit : (1) l’organisation de colloques annuels, réunissant cliniciens, chercheurs en sciences « fondamentales » et en sciences humaines et sociales. Chaque colloque aura pour objet une technologie émergente en santé mondiale (par exemple la circoncision masculine en prévention du VIH ou la vaccination contre le virus du papillome humain) et organisera un débat sur ses aspects épistémologiques, philosophiques, et socio-anthropologiques ; (2) un séminaire bi-mensuel sur la recherche contemporaine en anthropologie de la santé mondiale et (3) un atelier de recherche bi-mensuel consacrée à la présentation et à la discussion de travaux en cours, orienté vers les travaux des jeunes chercheurs.

Vinh-Kim NGUYEN est anthropologue et médecin, spécialiste du traitement de l’infection à VIH. Il est Professeur (associate Professor) au Département de Médecine Sociale et Préventive de l’Université de Montréal, et Research Fellow au Max-Planck Institute for Social Anthropology à Halle en Allemagne. Il combine son travail académique avec un engagement pour les droits et l’accès aux traitements des personnes vivant avec le VIH au Nord et au Sud.
Vinh Kim Nguyen est l’une des principales voix au niveau international à proposer une analyse de l’aide humanitaire, du développement et de la santé publique internationale qui soit à la fois critique et tournée vers l’action.
Son travail se distingue par son originalité empirique et son positionnement théorique et militant : tout en menant une ethnologie des premiers programmes communautaires de traitement du VIH/SIDA en Côte d’Ivoire, au Mali et au Burkina Faso dès 1994, Vinh Kim Nguyen a participé, en tant que médecine et activiste, au combat pour l’accès aux thérapies antirétrovirales en Afrique – bien avant l’essor de « l’industrie du Sida » (y compris en sciences sociales) pendant les années 2000.
Le travail de Vinh Kim Nguyen a marqué la discipline anthropologique par son inventivité théorique. Dans la continuité des travaux de Michel Foucault, il a proposé plusieurs notions pour rendre compte des formes inédites prises par la biopolitique dans un contexte de globalisation, de crise de l’Etat-Providence et de choc épidémiologique. Il a ainsi proposé de lire à travers l’histoire des interventions médicales internationales en Afrique l’émergence d’une forme inédite d’exercice du pouvoir politique : la souveraineté thérapeutique, fondée à la fois sur une logique de tri (pour déterminer les malades à soigner en situation de pénurie) et d’exception (l’urgence épidémiologique justifiant le contournement des souverainetés nationales et des droits qu’elles garantissaient). L’originalité de son approche réside également dans un engagement critique avec les sciences biomédicales, permettant d’intégrer la biologie et l’épidémiologie moléculaire comme outils pour comprendre les transformations biosociales du monde contemporain et renouveler le cadre théorique de l’anthropologie de la globalisation.

Vinh-Kim Nguyen est l’auteur de The Anthropology of Biomedicine (Blackwell, 2009, avec Margaret Lock)et de The Republic of Therapy: Triage and Sovereignty in West Africa's Time of AIDS (Duke University Press, 2010). Il a reçu le prix Aurore du Conseil Canadien de la Recherche en Sciences Humaines en 2007.

>> Pour en savoir plus : http://www.college-etudesmondiales.org/fr/content/vinh-kim-nguyen

 

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