Conférence

Suburbia: utopie ou cauchemar ? L'analyse critique de la banlieue américaine dans la recherche géographique, urbanistique et philosophique de 1950 à nos jours / Bruce Bégout

Réalisation : 16 novembre 2017 Mise en ligne : 16 novembre 2017
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Descriptif

Suburbia: utopie ou cauchemar ? L'analyse critique de la banlieue américaine dans la recherche géographique, urbanistique et philosophique de 1950 à nos jours / Bruce Bégout, in "Suburbia-An Archaelogy of the Moment. Suburbs in the arts and literature of the English-speaking world", colloque organisé par Nathalie Cochoy, Marie Bouchet, Isabelle Keller-Privat et Mathilde Rogez (Laboratoire Cultures Anglo-Saxonnes, axe « Poéthiques » / "Lieux communs"), Université Toulouse-Jean Jaurès, 16-17 novembre 2017. Illustration : © JR.Ce colloque s'inscrit dans la continuité des manifestations de Poéthiques consacrées à la représentation de la ville dans la littérature et les arts.

La banlieue, « c’est toujours là-bas, ailleurs » (JC.Bailly). Intervalle entre la ville et la nature, la banlieue apparaît d’abordcomme ce qu’elle n’est pas, et ne rêve pas de devenir – un centreville. Elle est ce qu’on ne saurait voir – ce que la ville rejette, ce dontelle se nourrit : les cités ou les résidences dortoirs, les usines, lesentrepôts, les friches, les terrains vagues, les centres commerciaux, lescimetières, les réseaux automobiles, les aéroports… Elle est ce qu’on nesaurait dire – un « phrasé » qui n’a pas lieu d’être et se suspendindéfiniment entre la « singularité réifiée » et la « mobilitésans contours » (JC. Bailly) d’une zone à la fois identifiée et indéfinie(« a suburb without urb », I. Sinclair). Ainsi, ne reviendrait-il pas à l’art et à la littérature de rendre une forme de visibilité et de discursivité à ce lieu intermédiaire qui, au-delà de l’inertie des codes et des clichés, ne cesse de se réinventer ?Car « [s]i la banlieue est la coulisse de la ville (son dépôt, sa réserve, sesbrouillons), alors il faut la faire coulisser » (JC.Bailly) : loin de se limiter à dénoncer la morne vacuité d’un lieu enfriche, en déshérence, ou tout en artifices, la littérature, la peinture, laphotographie, le cinéma ont le pouvoir de requalifier un lieu où se crée unnouveau mode d’existence – un habiter passager. L’Histoire a donné des visages très différents à la banlieue,dans le monde anglophone. En Grande-Bretagne, elle est très vite devenue unlieu de rebut (« a dumping ground », P. Ackroyd), où la ville déversetout ce qui l’encombre et l’enlaidit : les faubourgs ouvriers, lesfabriques, les gares de triage, les hospices, les asiles, et plus tard lesterrains de sport, les usines de recyclage, les dépôts de ferraille… Pourtant,la ville conserve ici les traces de sa ruralité, au creux des jardins ou deschemins de traverse. La littérature décrit la banlieue comme un site ambivalentd’avilissement moral et de déchéance sociale mais aussi d’inspirationimaginaire (« a projected fantasy space », G. Pope). En Amérique, lavoiture a transformé le paysage de la banlieue en un espace pavillonnaireuniforme. Comme les vues aériennes de W. Garnett, la fiction rend compte de lavacuité et des crises larvées de vies monocordes (S. Lewis, J. Cheever, J.Updike, A. Miller…). La littérature contemporaine (W. C. Williams, J. Franzen,R. Moody…) comme la photographie (G. Crewdson) révèle encore, comme par inertie,le conformisme aliénant et mortifère d’un lieu commun à force d’indifférence.Pourtant, les crises et les déchirures ravivent aussi les contours del’ordinaire (Carver, Eugenides, Millhauser). En Afrique ou en Inde, la banlieuedonne la mesure des reconfigurations politiques qui ont marqué le territoire.En Afrique du Sud, en particulier, les mutations historiques s’accompagnentd’une inversion des flux de migration urbaine : les populationsinitialement chassées de la ville viennent progressivement réoccuper certainsquartiers du centre, eux-mêmes abandonnés par les populations aisées qui vonts’installer dans des « communautés protégées », en périphérie. Sicette évolution est observée sur le mode comique par certains écrivains (I. Vladislavic),elle ne se fait pas sans tensions. Les zones de contact, nécessairementfrictionnelles, suscitent des images violemment contrastées. Ainsi, au-delà des conformismes, des contrastes ou des conflitsdont l’art et la littérature deviennent les témoins désabusés ou ironiques, labanlieue entraîne une réinvention poétique et esthétique. Comme ces marcheursqui franchissent les clôtures, traversent les piscines (J. Cheever), arpententles autoroutes (JG. Ballard, I. Sinclair), l’art et la littérature refusent l’idéedu non-lieu. Ils surprennent des éclats d’inattendu au sein de la résignation,ils dessinent les traces d’un futur au sein des « dépotoirs du passénon-historique » (Smithson), ils éclairent « cette disposition à voirla vie individuer, s’individuer en idées de formes » (M. Macé). Entrechantier et ruine, la banlieue apparaît alors comme ce qu’elle pourraitêtre — une région où s’esquissent, un moment, desespaces d’urbanité – des gestes d’humanité : une lisière londonienne(« edgelands », « places that thrive on disregard ») où lespoètes s’adonnent à une méditation décentrée, à un minutieux inventaire de lanormalité (P. Farley et M. Symmons Roberts) ou un terrain de cricket improvisé,aux marges de Manhattan, où des hommes venus de tous horizons transmuent leursmouvements en nouveau langage (J. O’Neill, Netherland). A traversle prisme de l’art et de la littérature, la banlieue ne deviendrait-elle pasune « nouvelle manière de penser et de constituer l’espace urbain »(B. Bégout) – une suburbia ?

As Frenchphilosopher Jean-Christophe Bailly put it, suburbia is “always over there,elsewhere”. When viewed as the interval between the city and nature, suburbsare first of all designated as what they are not—downtown. Suburbiais what is not to be seen—what the city rejects, or feeds upon:housing projects, condos for commuters, factories, warehouses, malls, vacantlots, abandoned industrial spaces, cemeteries, highways, airports… Suburbia iswhat is not to be spoken about, it is a zone both identified andundefined, “a suburb without urb,” as Ian Sinclair formulated it. Wouldn’t ittherefore be fitting for art and literature to give some form of visibility andnameability to this intermediary space which, beyond the clichés and codes,never ceases to reinvent itself? For, if one follows Bailly’s vision, “suburbsare the backstage of the city, its warehouse, its reserve, its draft” anddeserve to be explored beyond the usual complaint on its dull vacuity, itsstate of abandonment, neglect, or its artificial nature. Literature, painting,photography, performance art, installation art and cinema have the power torequalify a space in which a new mode of existence is created, a way ofliving in passing.

One finds numerousand various forms of suburbia throughout history and across theEnglish-speaking world. In the UK, it rapidly became a waste-land (“a dumpingground,” for Peter Ackroyd) where the city pours everything unwanted and ugly,such as factories, working-class housing, marshalling yards, lunatic asylums,nursing homes, and later on, sports fields, recycling plants, or metal dumps.Yet, despite it all, suburbia also retains some traces of rural life, in itsgardens and on its walking paths. Literature often depicts suburbs as a placeof moral depravity, social degradation, but also of inspiration for theimagination. It is “a projected fantasy space” according to Ged Pope. InAmerica, cars transformed the suburban landscape into a uniform space withendlessly duplicated homes. The views from the sky by William Garnett madetheir way into fiction, which accounts for the emptiness of suburbia, thecrises hidden in monotonous suburban lives (S. Lewis, J. Cheever, J. Updike, A.Miller…). Contemporary literature (W.C. Williams, J. Franzen, R. Moody…) andphotography (G. Crewdson) reveal the alienating and lethal conformism of aspace which indifference turned into a commonplace. And yet, crises andbreakdowns also revive the colors of the ordinary, as shown in the works ofRaymond Carver, Jeffrey Eugenides, or Stephen Millhauser. In Africa or India,suburbs provide the measure of the political reconfigurations that shaped theland. In South Africa in particular, historical changes triggered an inversionof the urban migration trajectories, with the populations that had been chasedaway from the city progressively resettling in the downtown neighborhoodsrelinquished by wealthier people fleeing to gated communities in the suburbs.If some writers cast an amused eye on this evolution (I. Vladislavic), it doesnot come about without tensions: the zones of contact/friction conjure upviolently contrasting images. Beyond conformism,contrasts or conflicts—all recorded by art and literature, either through ironyor disillusion—suburbia prompts poetic and aesthetic reinvention. Like thosecharacters going across fences, through swimming-pools (J. Cheever), walkingalong highways (J.G. Ballard, I. Sinclair), art and literature do not acceptthe idea of a non-space. They manage to reveal the unexpected withinresignation, they delineate the future within the “the dumps of the nonhistorical past” (R.Smithson), they illuminate what French writer Marielle Macé terms “this dispositionto see life individualize, and individualize itself in ideas of a form”.Between construction sites and ruins, suburbia hence arises as what it could be—anarea where one can glimpse, in the space of an instant, humane urbanity, orurban humanity. These occur in London’s “edgelands,” “places that thrive ondisregard,” where poets can freely practice a form of de-centered meditation ordeploy a meticulous inventory of normality (P. Farley and M. Symmons Roberts).They can also happen on an improvised cricket field, on the edges of Manhattan,where men coming from all over the world transform their movements into a newlanguage (J. O’Neill, Netherland). Through the prism of art andliterature, can’t suburbia become, as philosopher Bruce Bégout views it, a “newway of thinking and making urban space”? [Source : Poéthiques, CAS (axe 2), Université Toulouse-Jean Jaurès].

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    Langue :
    Français
    Crédits
    Samir BOUHARAOUA (Réalisation), Université Toulouse-Jean Jaurès-campus Mirail (Production), SCPAM / Université Toulouse-Jean Jaurès-campus Mirail (Production)
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    Tous droits réservés à l'Université Toulouse Jean Jaurès et aux auteurs.
    Citer cette ressource:
    UT2J. (2017, 16 novembre). Suburbia: utopie ou cauchemar ? L'analyse critique de la banlieue américaine dans la recherche géographique, urbanistique et philosophique de 1950 à nos jours / Bruce Bégout. [Vidéo]. Canal-U. https://www.canal-u.tv/71815. (Consultée le 28 mai 2022)
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    Documentation

    BÉGOUT, Bruce (2017). Dériville : Les situationnistes et la question urbaine. Paris, Éditions Inculte, 95 p.

    BÉGOUT, Bruce (2013). Suburbia. Autour des villes. Paris, Éditions Inculte, 356 p.

    TARICAT, Jean (2013). Suburbia, une utopie libérale. Paris, Éditions de La Villette, 157 p.

    GUMBRECHT, Hans Ulrich (2011). Stimmungen lesen. Über eine verdeckte Wirklichkeit der Literatur. München, Carl Hanser Verlag, 184 p.

    ROBIN, Régine (2009). Mégapolis : les derniers pas du flâneur. Paris, Éditions Stock, 402 p.

    BÉGOUT, Bruce (2003). Lieu commun. Le motel américain. Paris, Éditions Allia, 192 p.

    BÉGOUT, Bruce (2002). Zéropolis. L’expérience de Las Vegas. Paris, Éditions Allia, 124 p.

    CORBOZ, André (2001). Le territoire comme palimpseste et autres essais. Besançon, Éditions De l'imprimeur, 288 p.

    GHORRA-GOBIN (1997). Los Angeles : le mythe américain inachevé. Paris, CNRS Éditions, 195 p.

    KLEIN, Norman M. (1997). The history of forgetting: Los Angeles and the erasure of memory. New-York, Verso Books, 330 p.

    JACOBS, Jane [1995] (2012). Déclin et survie des grandes villes américaines, Parenthèses Editions, 411 p. [The Death and Life of Great American Cities, New York, Random House, 1961].

    KUNSTLER, James Howard (1993). The Geography of Nowhere: The Rise and Decline of America's Man-Made Landscape. New York, Touchstone Edition, 303 p.

    MUMFORD, Lewis (1968). The Urban Prospect. New York, Harcourt, Brace & World, 255 p.

    BLAKE, Peter (1964). God’s Own Junkyard: The Planned Deterioration of America’s Landscape. New York, Holt, Rinehart and Winston, 145 p.


    > Voir aussi la bibliographie générale
    dans l'onglet "Bibliographie" de la vidéo d'ouverture du colloque.

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