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Français
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UTLS - la suite (Réalisation), UTLS - la suite (Production), Nacira Guénif Souilamas (Intervention)
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Citer cette ressource :
Nacira Guénif Souilamas. UTLS. (2005, 8 janvier). Familles et immigrations , in La Famille aujourd'hui. [Vidéo]. Canal-U. https://www.canal-u.tv/31331. (Consultée le 27 février 2024)

Familles et immigrations

Réalisation : 8 janvier 2005 - Mise en ligne : 8 janvier 2005
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Descriptif

Dans le même temps où le projet colonial français reposait sur le peuplement de l'empire par des Européens, la France hexagonale est devenue au cours du XXème siècle un pays d'immigration de peuplement. Le renversement et la persistance des flux migratoires n'a cessé d'affecter durablement et profondément le paysage français dans sa définition identitaire, culturelle et nationale. L'illustration de cette inflexion simultanée du récit migratoire et du récit nationale est à chercher dans le rapport croissant, dans les parcours comme dans leur analyse, entre famille et immigration.

Le siècle passé fut le théâtre du glissement de la présence massive d'une main d'oeuvre sans visage et sans postérité puisqu'elle était vouée à repartir, vers des individualités liées entre elles dont l'épaisseur devenait palpable à mesure qu'elle s'inscrivait dans des histoires familiales et la succession des générations. Si les premières familles immigrantes se sont, en apparence, coulées dans un moule normatif les vouant à rejoindre la société française en devenant invisibles, celles qui sont arrivées à partir des années soixante-dix comme celles qui arrivent aujourd'hui ne répondent pas toujours aux injonctions normatives à l'intégration qui leur sont adressées.

Loin d'y voir l'expression d'un refus ou d'une inadaptation, le tracé de la ligne de partage entre famille traditionnelle et famille moderne, il serait plus fécond pour une réflexion partagée d'y déceler les signes qui procèdent de la diversité des dynamiques migratoires comme de la diversité des formes familiales dans une modernité incertaine. Considérer la coïncidence historique du regroupement familial et des lois réformant la parenté et la famille, constitue la trame d'une réflexion sur les rapports entre processus migratoires et vies familiales. Comme tous les autres individus, les individus migrants sont engagés dans des liens familiaux et les modifient en raison même des transformations qu'impose la migration. C'est cette dialectique entre expériences familiales et expériences migratoires qui sera au coeur de notre propos.

Intervention
Thème
Documentation

Transcription validée par l'auteur de la 564e conférence de l'Université de tous les savoirs donnée le 8 janvier 2005.

Nacira Guénif-Souilamas* : « Familles et immigrations »

De l'étranger à l'immigré : figure résiduelle ou figure emblématique.

Toute l'histoire de l'humanité, notre histoire, est traversée par ces récits qui relatent l'arrivée d'étrangers seuls ou en groupe, dans une société qui n'y est ni préparée, ni disposée. La récurrence et la persistance de ces récits ne tiennent pas seulement au fait qu'ils traduisent l'inquiétude ou l'angoisse devant l'altérité, devant son étrangeté ontologique, devant sa brusque matérialisation, son incarnation imprévue sous des traits plus ou moins rassurants. Elle tient aussi au fait que le surgissement de l'étranger, sa proximité inattendue conduit toujours à déplacer les repères existants, à fragiliser les frontières, à interroger les règles, apparemment immuables, de la succession des générations et de la solidité des principes et de l'ordre qui la rendent possible. Tout en étant supposé menacer, perturber, l'étranger est nécessaire pour éprouver le partage dans l'entre soi et le reconduire. En en étant exclu, il en dessine les contours et en renforce l'exercice. Ou pour le dire avec les mots de Georg Simmel : « L'étranger est un élément du groupe lui-même, tout comme les pauvres et les divers « ennemis de l'intérieur », un élément dont la position interne et l'appartenance impliquent tout à la fois l'extériorité et l'opposition ». Or, nous expérimentons un moment tout à fait particulier de ce récit réitératif où le semblable et l'autre se distribuent encore entre le proche et le lointain, entre le majoritaire et le minoritaire, entre l'intérieur et l'extérieur, entre ce que nous appelons le nord et le sud, mais qui désormais se côtoient et s'affrontent dans les mêmes régions, dans une même société, dans une même personne. Nous sommes à un moment où il y a du nord dans le sud et du sud dans le nord, tout comme se mêlent en chacun de nous les ambivalences inhérentes aux constructions identitaires et aux processus d'individuation, les flux du semblable et les reflux du différent. Cependant, cette histoire a connu une rupture qui peut se résumer par l'idée du passage de la première modernité, celle du progrès économique et social à la seconde modernité, celle où le risque est inhérent au progrès lui-même. La migration procède de la première que de la seconde modernité, elle a autant obéi aux préceptes du progrès, les a servis même, qu'elle a intégré profondément la dimension du risque qui lui est constitutive. Ou pour le dire autrement, il n'y a rien de plus moderne que la migration. Aussi bien parce qu'on y trouve les registres de la mobilité que ceux de l'instabilité et de l'incertitude qui en sont le corollaire. La migration a anticipé en quelque sorte la seconde modernité, et ce dès la première modernité, car si pour la majorité des Français, par exemple, l'organisation de l'économie capitaliste par l'état-providence et la société salariale a contribué à la sécurisation de leur existence, ce n'est que progressivement et parfois tardivement que ces même principes organisateurs ont eu un effet sécurisant sur les parcours migratoires et notamment sur les familles migrantes.

À l'instar de la figure de l'étranger, les migrants et les migrations sont pérennes même si pour ceux qui les observent, ils apparaissent toujours comme une perturbation. Que celles-ci soient forcées, lorsque des cataclysmes ou des guerres l'imposent, comme l'a brutalement rappelé l'actualité récente lorsque des occidentaux se croyant protégés se sont retrouvés unis, par la force irrépressible d'un tsunami, à la vie et la mort d'autochtones avec lesquels ils ne partageaient rien. Que ces migrations soient le fruit d'une décision mûrie par les épreuves du temps, qu'elles s'appellent déplacement de population ou exil, les migrations ont façonné le monde en des flux constants, massifs ou diffus, spectaculaires ou invisibles.

La persistance de ces flux migratoires n'a cessé d'affecter durablement et profondément le paysage français dans sa définition identitaire, culturelle et nationale. Et plus récemment encore, du fait d'une rupture historique tout à fait singulière dans le contexte de la France contemporaine qui correspond à la décolonisation et la fin de l'empire colonial inaugurant la période postcoloniale, les migrations originaires des anciennes colonies française affectent cette définition identitaire et nationale de la France.

Du travailleur immigré à la famille immigrée :

De la même manière que nous sommes passés voici déjà plus d'un siècle de l'étranger à l'immigré, nous sommes passés, à la fin de la société industrielle qui amène la fin de l'immigration légale, en 1974, et le développement du regroupement familial, d'une réflexion centrée sur le travailleur immigré à une réflexion centrée sur les familles immigrées. Cette inflexion simultanée du récit migratoire et du récit national n'est pas le fruit du hasard car elle marque une contiguïté, une proximité entre la France et ses immigrants. L'illustration de cette inflexion est à chercher dans le rapport croissant, dans les parcours comme dans leur analyse, entre famille et immigration. La main d'Suvre sans visage et sans postérité parce que sans avenir en France laisse place à une famille à la physionomie hybride : ni traditionnelle, ni moderne ou plus exactement procédant des deux. Un glissement s'opère progressivement vers des individualités liées entre elles dont l'épaisseur devient palpable à mesure qu'elle s'inscrit dans des histoires familiales et dans la succession des générations. Le processus migratoire est aléatoire et dépend de facteurs exogènes (régime politique des pays d'émigration, sécurité économique plus ou moins grande, effets de la décolonisation) comme de facteurs endogènes, pour ce qui concerne la France (fin de la tutelle coloniale, choix de la modernisation de l'outil industriel, passage plus rapide vers la société post-industrielle, obsolescence de la protection solidaire). Mais, selon toute vraisemblance, l'immigration aurait eu lieu qu'elles qu'aient été les combinatoires entre ces différents facteurs parce que ces flux et leur apport coïncidaient aussi bien économiquement que culturellement avec l'histoire contemporaine de la France. Le temporaire devenant définitif, surgit progressivement dans le contexte de la société française la diversité des familles migrantes. C'est pourquoi, il faudra du temps pour que seuls ou en groupes, les migrants soient d'abord vus comme des immigrants puis comme des familles immigrantes, vouées à s'installer, à rester. Pendant longtemps, et ce quelle que soient l'époque et l'origine, les migrants ne faisaient que passer prolongeant leur périple vers d'autres horizons et pour ceux qui faisaient étape en France, il était admis qu'ils retourneraient chez eux une fois leur fortune, toute relative, faite. Leur projet se tenait en marge du projet de la société française, il ne pouvait rien y apporter ou en retrancher puisqu'il ne s'y enracinait pas. Dès lors penser les immigrants en famille en France n'avait pas de sens et pour certain était un contresens. C'est à leur insu, et la nôtre, qu'ils seront progressivement appréhendés à travers cette autre expérience qui, outre le travail et sa rareté, organisera leur vie : le couple puis très vite la famille. C'est lorsque le retour cessera d'être un espoir pour les immigrants et une justification de l'inaction pour des états-nations qui, à l'instar de la France, ne se considéraient pas comme des pays d'immigrations, que famille et immigration vont finalement se trouver ou se retrouver. Dès lors, en France, les deux se conjuguent dans une concordance des temps qui en dit long sur les attentes d'adaptation et de conformation des sociétés « d'accueil » à l'égard à ces familles.

Familles immigrées, loin de toute uniformité.

Nous voici donc face à un tableau où les familles immigrantes sont loin de toute uniformité qu'il importe de décrypter. Si les premières familles immigrantes se sont, en apparence, coulées dans un moule normatif les vouant à rejoindre la société française en devenant invisibles, celles qui sont arrivées à partir des années soixante-dix comme celles qui arrivent aujourd'hui ne répondent pas toujours aux injonctions normatives à l'intégration qui leur sont adressées.

Les immigrations des deux premiers tiers du vingtième siècle sont souvent décrites comme s'étant fondues dans le « creuset français ». Elles ont à la fois bénéficié du grand intégrateur, le travail, et croit-on, d'une proximité culturelle, européenne, et religieuse, catholique, avec la France d'alors, celle qui s'étendait de Dunkerque à Tamanrasset. Ainsi conserve t-on l'image idéale et déformée d'une assimilation qui s'est opérée sans heurt, sans souffrance, rendue possible par la bonne volonté de familles qui adhéraient à la geste nationale et ouvrière française. Même si ces familles immigrantes plus anciennes sont devenues invisibles statistiquement cela ne signifie nullement que cette invisibilisation se soit faite sans heurt et que leur histoire ait disparu tant au plan familial qu'au plan individuel. La trace en reste dans les récits, les ressemblances, les dissemblances, les héritages affectifs et électifs. Il n'en reste souvent que des patronymes, des photos, une conscience des décalages ou un certain goût des descendants de ces migrations oubliées pour l'étrange et l'insolite. Les Italiens, Polonais, Portugais et Espagnols de l'entre-deux guerres puis des années 60 qui sont aujourd'hui des Français « transparents », pour reprendre l'expression consacrée des historiens de l'immigration, ont subi leur lot de racisme et de suspicion ; ils ont connu les regards qui mettaient en doute qu'ils puissent être comme les autres, qu'ils puissent être un jour transparents ; cela n'empêche pas qu'aujourd'hui ils ne soient plus renvoyés au passé migratoire de leurs parents que sur le mode folklorique ou nostalgique. Pour le dire de manière paradoxale, l'intégration de ces premières vagues migratoires s'est faite aussi bien que possible tant qu'elle ne faisait pas l'objet d'une exhortation explicite : « soyez comme nous mais n'oubliez pas que vous n'y parviendrez jamais vraiment ». C'est lorsque cette exhortation s'est déployée dans l'ensemble de la société française à partir des années 70, ces années ou s'amorce plus nettement la dynamique de la seconde modernité, celle du risque et de l'incertitude individualisée que l'adresse aux immigrants s'est faite plus explicite et plus radicale aussi. Dès lors, l'idée s'impose que les immigrants plus récents, ceux qui viennent des colonies ou des sociétés nouvellement indépendantes, ceux qui viennent de pays qui n'entretiennent pas de relation ou d'héritage commun avec la France, ceux aussi, et ce sont souvent les mêmes, qui n'ont pas, comme le sens commun l'énonce usuellement, d'affinité culturelle et religieuse avec l'occident, ne seront pas naturellement solubles dans le creuset français. C'est donc cette idée qui s'impose à partir des années 70, même si elle était déjà présente par le passé. Et c'est dans les familles que se cherchent les preuves irréfutables de cette inaptitude ou de ce refus.

Des familles comme les autres : survivances, interprétation, invention

Contre cette représentation qui continue à prévaloir, il convient de repérer en quoi les familles immigrantes sont des familles comme les autres. Pour elles comme pour toutes les autres familles, il existe des survivances du passé, des interprétations de celui-ci et de l'héritage qui l'incarne et des formes d'invention de soi et du groupe familial. Car si l'on veut considérer le moment autant que ses protagonistes, force est de constater que les familles qui arrivent dans le cadre du regroupement familial à partir de 1974, tout comme celles qui ne cesseront de passer ou de s'installer en France depuis lors, appartiennent autant à cette seconde modernité que les familles françaises censées incarner la norme que les nouvelles venues doivent incarner. Les unes comme les autres sont déjà en train de prendre des libertés pour la façonner à leur mesure. C'est d'ailleurs une vision partielle de ce phénomène dynamique qui donne l'illusion d'optique que les familles majoritaires sont en mouvement pendant que les migrantes seraient dans l'immobilité si ce n'est dans « la régression ». Elles seraient littéralement dépassées par les événements. Même s'il arrive que ce soit le cas, les raisons en sont tout autres. Elles sont à chercher dans les turbulences et les difficultés inhérentes à toute migration et dans les moyens que se donnent les migrants pour se prémunir contre ce qu'aucun individu ne vit aisément. Cette explication va à l'encontre de l'idée généralement admise selon laquelle les familles immigrantes ne participeraient pas du même monde que celui des familles françaises. Il y aurait une différence radicale et incompressible.

Or que constate t-on quant à l'évolution des modes de vie de ce qui n'est déjà plus une famille instituée en France. On observe que le cadre légal s'est profondément transformé au cours des années 70, vote des lois légalisant la contraception et l'avortement, loi instaurant l'autorité parentale en lieu et place de l'autorité paternelle, le divorce évolue et le consentement mutuel apparaît. Les transformations culturelles et les formes individuelles et familiales ont anticipé ce que la loi finit par entériner, puis sont accentuées par l'espace de liberté ouvert par ces lois.

Il est facile dès lors de conclure que les familles immigrantes restent à l'écart de ces avancées voire qu'elles les refusent parce qu'elles veulent se vivre comme un conservatoire de la tradition dont elles seraient dépositaires. Il est aisé de décrire un paysage contrasté où la famille moderne, par l'émancipation individuelle et les libertés qu'elle préconise, fait peur à la famille traditionnelle et d'en déduire que la famille immigrante en est la parfaite illustration voire l'ultime survivance. Ainsi leur assimilation ne peut que passer par le fait de leur faire entendre raison sur les résistances qu'elles semblent opposer à l'adoption de nos habitudes et nos mSurs. Et la famille, mieux encore, la femme devenue mère, est le vecteur de cette assimilation par émancipation qui n'est qu'un mouvement inéluctable contre l'archaïsme dont est entaché la vie familiale immigré.

Pourtant, je proposerai ici un autre point de vue qui considère que la partition entre tradition et modernité ne passe pas entre les familles immigrantes et les familles françaises mais passe au sein même de toute famille et traverse chaque individu qui la compose.

Je pencherai aussi pour une interprétation qui accorde ce qui est refusé aux migrants et a fortiori à leur famille, en raison du paradigme de l'étranger : leur intime proximité et leur nécessaire distance qui signent non pas le refus d'être ici et d'ici mais une capacité à cultiver l'altérité nécessaire à toute entreprise de construction de soi.

J'aborderai plusieurs thèmes qui soulignent le brouillage des frontières entre tradition et modernité et leur manifestation individualisée :

-Fin du patriarcat et détraditionnalisation

Le premier terme qui est attaché centralement à la question des familles immigrantes est celui de la sortie du patriarcat et de la détraditionnalisation : les statistiques de la nuptialité et de la fécondité en régime migratoire sont, par exemple, censées nous donner le pouls des transformations à l'Suvre, leur retard ou leur absence. Ainsi les femmes immigrées sont simultanément définies par leur maternité et par la baisse de leur fécondité. Qu'elles continuent d'avoir des enfants soit, mais point trop n'en faut. Donc l'ensemble des mesures statistiques et des mesures politiques plus ou moins explicites tend à s'assurer qu'il y a une baisse de la fécondité des femmes migrantes et plus encore de leurs descendantes. À obéir aux deux injonctions simultanément, les mères immigrées montrent la persistance d'une vision patriarcale, notamment lorsque leur incombe l'exclusivité d'une éducation non-machiste des garçons et sa dilution partielle dans une vision moderniste : liberté accrue des femmes dès lors qu'elles ont moins d'enfants. Elles doivent paradoxalement avoir moins d'enfants et sont tenues de les élever pour qu'ils soient de « vrais » Français. Soit pour les garçons, qu'ils soient non-machistes, et pour les filles, qu'elles soient émancipées du patriarcat, alors qu'il continue de s'imposer à leur mère, les rendant ainsi responsables exclusives de l'éducation des enfants. Il y aurait ainsi une tendance contradictoire à vouloir dépasser le patriarcat en leur demandant de continuer à faire des enfants mais à en faire moins tout en en retrouvant l'expression persistante dans l'obligation d'éducation qui est faite aux femmes, plus encore migrantes. Pourtant les analyses récentes sur la conciliation vie familiale-vie professionnelle montrent que celle-ci est d'autant plus improbable que les femmes sont démunies et dominées. Sortie du patriarcat donc mais partiellement et ce, non pas seulement du fait des familles elles-mêmes, mais du fait du discours et des représentations qu'il porte sur elles.

Partition sexuée et succession des générations : confusion des genres et renversement des générations

La détraditionnalisation peut être examinée à travers cette autre dimension tout à fait constitutive des familles migrantes à savoir la partition sexuée et la persistance de rôles très nettement démarqués entre hommes et femmes, alors même que le régime migratoire contribue à déplacer ces rôles voire à les bouleverser. Lorsqu'on s'attache plus précisément aux expériences migratoires et aux expériences sexuées de la migration, ce qui frappe dans l'observation ce n'est pas tant la persistance de cette partition que son brouillage par tout un ensemble de négociations et de stratégies qui peuvent parfois être contradictoires. A tel point que je parlerai plutôt, même si cela peut paraître contradictoire dans le contexte de la migration, de confusion des genres. Là où il est aisé de croire que les hommes restent à leur place et que les femmes restent à une place qui est celle de leur soumission, il me semble que l'on peut observer une tendance, et parfois même concomitamment à l'assignation dans ces rôles, leur déplacement pouvant aller jusqu'à la confusion de ceux-ci. Ainsi les descendants de migrants, leurs enfants, montrent que leurs parents ne se comportent pas toujours comme l'on pourrait s'y attendre ni comme l'on voudrait qu'ils se comportent. Je pense notamment à des concurrences entre mère et fille qui sont dues non pas tant au fait que les mères sont tenues de rester à leur place mais parce que, à l'inverse, elles se déplacent. Parce qu'elles tentent d'obtenir la position de pouvoir qui ne leur a pas toujours été accordée, qu'elles tentent en quelque sorte de reprendre la main dans les relations parentales et familiales. Elles peuvent ainsi se retrouver dans une situation où elles n'exprimeront pas forcément de solidarité avec leurs enfants et notamment avec leur fille. De la même manière, les pères ne sont pas toujours dans une position de maintien du patriarcat en ce qu'il serait présent dans la migration. Les pères peuvent être dépossédés de ce pouvoir-là, ils peuvent aussi l'abandonner soit par désenchantement face à l'exil, ses enseignement et ses déceptions soit parce qu'il n'y croient plus. Il arrive que certains pères n'arrivent plus à assumer cette position de pouvoir et ils la délèguent, pas forcément à leur fils comme on serait tenté de le penser à première vue, mais à leur femme ou à leur fille. Donc, il y a un déplacement des rôles sexués beaucoup plus important que ne laisse penser un examen superficiel de ces expériences. Il y a un déplacement et en même temps une érosion de cette frontière entre hommes et femmes.

De même, comme le montrent les travaux d'Abdelmalek Sayad sur l'émigration/immigration algérienne en France, on observe un renversement des générations. Le propre de la migration, précisément en raison de la prise de risque qui en est constitutive et qui est si typiquement moderne, est que la succession des générations n'est pas assurée et que l'ordre des générations et son maintien ne l'est pas non plus. Ainsi, on peut constater que, comme le montre Sayad, ce sont les enfants qui font naître leurs parents à la société française dans laquelle ils se trouvent déjà depuis longtemps, ils les dotent d'une identité sociale, voire même d'une identité nationale. Et c'est à la faveur donc de l'individuation des enfants, de leur construction identitaire que leurs parents retrouvent une plénitude ou découvrent une identité qu'ils ignoraient avoir. Nous sommes là dans un contexte qui révèle que les familles migrantes ne témoignent pas seulement de la persistance d'un ordre patriarcal qui serait redoublé par un ordre généalogique et générationnel mais aussi de processus plus complexes où les parents s'en remettent à leurs enfants pour exister, parfois aussi pour survivre et pourquoi pas encore pour se réaliser. D'ailleurs ce renversement des générations peut conduire les parents à avoir des attentes à l'égard de leurs enfants qui ont, pour certaines, un caractère exorbitant et pèsent lourdement sur les destinataires. Ces attentes illustrent sans doute que les parents s'en remettent à leurs enfants et prennent acte du fait qu'ils attendent de ceux-ci, de cette génération née en France, qu'ils réalisent ce que leur propre expérience ne leur a pas permis de réaliser.

Ainsi, qu'il s'agisse de la partition sexuée ou qu'il s'agisse de la succession des générations, les familles migrantes ne sont pas traditionnelles au sens où on l'entend usuellement. Elles ne sont pas là pour reconduire un ordre antérieur et préexistant. Elles ont elles-mêmes été profondément bouleversées et elles peuvent graduellement adopter des usages et des habitudes qui vont contribuer à brouiller et altérer cet ordre ancien par l'introduction de la confusion dans les genres et du renversement de l'ordre des générations.

-Familles monoparentales et familles recomposées : n'est pas recomposée qui veut et pourtant...

Un autre trait frappant des familles migrantes, souvent vues comme un conservatoire des rôles et des places, est qu'elles sont, au sens où nous l'entendons dans notre modernité occidentale, des familles recomposées. D'ailleurs, une famille migrante composée d'un père et d'une mère est une famille traditionnelle et une famille migrante où il n'y a que la mère, cas le plus courant comme pour les familles françaises où il n'y a qu'un parent, est considérée comme une famille monoparentale et non pas recomposée. Cette appellation vise d'ailleurs à indiquer qu'il y a des facteurs d'instabilité et de vulnérabilité au regard de la migration et des transformations à l'Suvre dans la société française. L'intérêt de les considérer plutôt comme des familles recomposées repose sur des observations multiples. Tout d'abord les biographies migrantes comme celles de ces familles sont faites d'aléas, d'allers et de retours, de ruptures, y compris dans les couples, puis aussi de retrouvailles. Et c'est sans doute parce que notre vision des migrants s'est longtemps réduite aux travailleurs immigrés, que nous n'avons pas eu conscience du fait que derrière ce travailleur se déployait une famille, soit ici soit au pays, qui était parfois venue puis repartie, puis une partie de la fratrie revenait ou la mère seule repartait. Ces mouvements incessants, ces allers et retours, ces flux et ces reflux traduisent en fait parfaitement ce que nous concevons dans cette seconde modernité sous le terme de famille recomposée. A mon sens, nous observons des couples qui se composent et se recomposent, se redécouvrent au hasard des aléas de la migration et de même nous voyons des fratries qui se forment par fracture ou par rupture successive. Ainsi, une partie de la fratrie peut être née dans le pays d'origine et une autre est née dans le pays d'accueil. Une partie peut avoir une nationalité étrangère et l'autre détient la nationalité française, montrant ainsi que la diversité, la complexité des parcours traverse la famille elle-même et se retrouve dans les « papiers » des uns et des autres. Dès lors, les différents membres de la famille n'ont pas vécu la même chose, ils n'ont pas le même récit de la migration, ils ne partagent pas forcément la même histoire. Certains ont vécu la migration d'autres pas, certains ne savent pas ce que c'est que l'exil et l'arrachement à la terre de l'enfance, alors que d'autres en gardent le souvenir. L'usage donc de la notion de famille recomposée me semble utile même s'il ne suit pas les causalités de « démariage » qui ont conduit à son développement en France. Car, il n'est pas sûr que le mariage en immigration soit stable et pérenne et qu'il n'ait pas traversé, comme pour les autres couples et autrement, des moments qui le défaisaient et le refaisaient à mesure que l'histoire migratoire se déroulait. Pourtant ce n'est pas l'attribut que l'on accole spontanément à la définition des familles migrantes car elles sont souvent perçues comme saisies par un ordre immuable contre lequel elles ne peuvent et ne veulent rien. Nous avons tout à gagner à poser un regard plus attentif et méticuleux sur les biographies et les récits migratoire car s'y discernent des ruptures, des aléas, des bifurcations qui sont autant le propre de la migration que des familles en général.

-Famille démissionnaire et norme éducative : immigration et délinquance

Les effets de cette instabilité et cette recomposition ont contribué à installer dans le paysage l'idée que les familles immigrantes sont des familles démissionnaires. Il s'agit de revenir sur un stéréotype particulièrement prégnant affirmant que parce qu'elles ne parviendraient pas à se conformer au rôle qui est attendu d'elles et au droit qui prévaut en France, les familles migrantes seraient incapables d'assumer leur rôle parental et d'assurer l'éducation de leurs nombreux enfants. L'observation là encore plus proche montre que les formes éducatives mobilisées par les parents sont plus nettement marquées par une ambivalence et une tension qui se comprennent dans le contexte migratoire. Ainsi les parents veulent à la fois maintenir l'observance d'une hiérarchie entre les générations, sans doute en raison même de la fragilité de leur existence comme je l'évoquais juste avant, et du respect qui leur est du, selon un modèle d'autorité qui avait disparu en France et qui revient en force dans les normes prescrites par notre société contemporaine. Au fond, les familles migrantes n'auraient jamais cessé de professer un modèle qui redevient pensable. Et en même temps, les enfants étant dans une certaine mesure les éducateurs de leurs parents, les formes éducatives en régime migratoire ne ressemblent pas à ce qu'en attendent les parents ou la société dans son ensemble. C'est précisément parce que les migrants sont dans cette dialectique de la migration, de l'aller-retour entre les générations, que les formes éducatives n'obéissent pas à ce qu'on attend d'elles : elles ne sont ni totalement conformes, ni totalement négociées. Si je reprends les termes du débat sur l'éducation en France, à savoir est-ce qu'il faut entreprendre de négocier ou est-ce qu'il faut être dans une logique de l'imposition, les familles migrantes connaissent aussi ces tiraillements. Elles sont à la fois tentées par l'imposition d'une autorité qui d'ailleurs les mettrait en conformité à la fois avec leur conception traditionnelle et hiérarchisée de l'éducation dont des pans sont maintenus en migration en raison même de leur efficacité, et avec la société française qui attend l'expression d'une autorité qui soit conforme à l'exercice éducatif. Elles sont aussi amenées, parfois à leur corps défendant à négocier et assouplir les règles, à être un espace où se discutent parfois âprement et non sans tension des décisions et des positions qui montrent que les familles migrantes ne sont pas seulement le théâtre d'imposition d'une autorité qui ne peut en aucun cas être discutée. Cette position ambivalente recèle le risque de faire apparaître les parents pour laxistes ou démissionnaires. Il est d'ailleurs important de noter que cette imposition et cette attente d'éducation forte contribuent à fragiliser les parents migrants dans l'exercice de leur éducation. En effet, ils sont à la fois tenus de se conformer aux normes de la société française et ils sont tenus en suspicion car ils ne sont pas censés répondre à cette attente de conformité qui leur est adressée explicitement. On retrouve dans cette position paradoxale et ambivalente l'inconfort et la vulnérabilité qui résident dans le rappel à l'ordre de la conformité et l'impossibilité dans laquelle ils sont mis pour y répondre. Il leur faut éduquer leurs enfants pour qu'ils ne deviennent pas déviants ou délinquants et en même temps, ils se voient substituer d'autres éducateurs censés être plus compétents. Ils sont ainsi dépossédés de leur rôle parental, de l'exercice de la parentalité. Ils sont destitués et sont frappés d'une sorte d'indignité ou d'inaptitude en matière éducative. Pourtant cette inaptitude est diffuse dans l'ensemble de la société française et dans les interrogations, dans les hésitations et les excès de bien des parents, en cela les parents migrants ne sont pas si différents des autres parents. Tout en étant enracinés dans la seconde modernité, ces questionnements renvoient une image différente aux parents migrants : ils seraient tenus de contribuer au développement individuel de leurs enfants et soupçonnés de ne pas accepter cette individualité, dans la mesure où ces familles seraient tenues par la tradition et figées dans une forme traditionnelle dont ils ne veulent pas se défaire. Nous sommes là face un enjeu majeure pour notre société qui exige de ne pas rendre incapable les parents migrants d'éduquer leur enfants à coup de stéréotypes et d'indignation inutile, en les renvoyant, les assignant à une forme identitaire close alors qu'ils sont en quête de recette et de méthode pour amener leurs enfants à être autonomes et indépendants tout en restant fidèles à certains attachements.

Communauté et communautarisme : le propre des migrants ?

La question de la communauté et du communautarisme représente un autre aspect, tout à fait central, dans la compréhension des migrations et du regard contemporain sur ces migrations. C'est une dimension qui renforce d'ailleurs la partition entre d'une part les familles immigrantes qui seraient traditionnelles et d'autre part les familles françaises qui seraient modernes.

Habituellement, la conception de l'intégration ou de l'assimilation des familles immigrantes consistait à considérer que la société française accueille des individus et non des communautés, et qu'il n'y a pas de raisons pour accepter des formes de revendications qui se fondent sur une base communautaire. Et d'ailleurs, il est courant de considérer que ce sont les familles qui se font le relais de ces revendications communautaires.

Or, il est important ici de distinguer deux dimensions qui sont à la fois séparées et associées de manière indue.

Tout d'abord la dimension de la communauté.

Dans les histoires migratoires, quelles qu'elles soient, quel que soit le lieu d'où l'on parle et peut être aussi le temps dont on parle, la communauté a toujours été une ressource pour la dynamique migratoire. Elle est un relais qui permet à la fois de reconstituer ses forces, de trouver ou de mettre en commun des ressources et de limiter les effets de déstabilisation et les turbulences liés à la migration. Très souvent les individus migrants, comme leurs familles, trouvent une ressource très importante dans ces relais communautaires qui, selon les pays et selon les périodes, se sont fondés soit sur une base nationale soit sur une base régionale, linguistique, culturelle ou religieuse, quelles que soient les formes qu'elle prend. Par ailleurs il n'est pas inutile de rappeler que, en France comme dans d'autres pays d'immigration tardive, les communautés ont souvent été reconnues comme des relais implicites des processus migratoires et des formes d'intégration, fonctionnant en remplacement de ce que les institutions auraient dues mobiliser pour accueillir ces familles immigrantes. Nous nous retrouvons donc dans une situation tout à fait étonnante dans laquelle des familles immigrantes pouvaient trouver auprès d'autres familles de la même communauté des réponses en terme matériel, pour se loger, pour trouver un emploi, pour assurer une certaine sécurité, bien plus rapides et bien plus efficaces que celles que l'Etat serait en mesure d'apporter. C'est ainsi qu'on a vu au cours du 20ème siècle se constituer au sein de l'immigration, et des immigrations, des communautés aussi bien italiennes, polonaises, portugaises qu'algériennes par la suite, qui ont été mieux comprises à mesure que l'on s'attachait à en saisir le fonctionnement. Ces communautés existaient, elles n'étaient pas invisibles, et fournissaient même parfois des relais tout à fait nécessaires à l'installation des nouvelles familles immigrantes en France. La question que soulève cette réalité est la suivante : comment fait-on pour passer de la communauté, relais nécessaire à l'expérience migratoire, au communautarisme qui est considéré précisément comme un obstacle à la présence et à l'installation durable en France. Le communautarisme traduirait une forme de repli ou de rejet à l'égard des normes, des principes et des règles qui régissent le fonctionnement de la société française.

Il y a là semble-t-il une forme d'abus de langage ou au moins un déni d'une certaine forme d'expérience. Nous sommes à un moment où il faut, du point de vue de la connaissance sociologique mais aussi de la prise en compte politique, considérer les effets de cette structuration communautaire qui a été durable et qui a été particulièrement efficace. Nous devons faire la part entre ce qui a été nécessaire dans cette relation communautaire, dans la mesure où elle permettait d'amortir et de limiter les effets de déstructuration liés à la migration, et les effets excessifs d'une persistance de ces relations communautaires. Autrement dit, toute structuration en communauté ne conduit pas forcément au communautarisme, c'est-à-dire à un repli et à une forme de rejet de l'altérité et du groupe majoritaire.

Si nous observons des phénomènes de cet ordre aujourd'hui en France, ce n'est pas tant du fait du refus de certaines personnes de trouver leur place dans la société française, mais il faut aussi y voir un refus de leur faire place par l'assignation de certains des membres de ces communautés à une origine, à une étrangeté, à cette altérité, dont ils ne pourraient pas se défaire. Il s'agit du produit d'une dialectique qui à la fois ne permet pas la reconnaissance et qui a besoin de constituer, encore et toujours, cette figure de l'étranger au sein de la société.

Ce stéréotype du communautarisme revendiqué se réfracte au sein de la famille et croit y voir tout un ensemble de pratiques et d'usages qui ne seront ni revendiqués ni mis en Suvre. Cela nous renvoie d'ailleurs à des questions qui sont liées à la partition sexuée et aux relations intergénérationnelles. Il y a une articulation entre d'un côté l'idée qu'il y aurait un communautarisme qui empêcherait certaines familles de trouver pleinement leur place dans la société française et l'idée que ce communautarisme se traduirait précisément par la persistance de la hiérarchie entre les sexes, du patriarcat, et par une imposition de pratiques au sein des familles immigrantes. Il y aurait donc des indices du communautarisme que nous pourrions repérer.

Arrêtons nous un instant sur ces indices puisqu'ils sont particulièrement mis en exergue et qu'ils contribuent à affaiblir le rôle qui peut être celui des familles en immigration. Ces indices consistent, aujourd'hui tout particulièrement, à repérer ce qu'on appelle les pratiques ethniques, l'ethnicité étant devenue d'une certaine manière le critère d'indexation du communautarisme. Plus il y a d'ethnicité et plus il y aurait de communautarisme, plus il y aurait maintien hors de la société de ces familles immigrantes. Les facteurs ethniques ce sont par exemple le mariage endogame (le fait de ne pas épouser quelqu'un hors de son groupe d'origine), la persistance des mariages forcés, la persistance de pratiques comme l'excision, la virginité ou encore le fait d'afficher de manière trop ostensible son appartenance religieuse.

Tous ces facteurs ont contribué à limiter radicalement la réflexion sur la migration en la réduisant à une seule figure, à une seule réalité, celle des musulmans descendants de migrants en France toute la complexité des familles migrantes. Nous serions donc dans un contexte où seule continue à poser problème du point de vue des normes familiales, la présence en France de familles musulmanes qui refuseraient d'obéir à un certains nombres de codes sociaux, culturels, politiques. La traduction de ce refus résiderait dans la persistance ou dans la résurgence d'un communautarisme de la part de ces familles.

S'il est difficile de répondre de manière abrupte à un tel questionnement, il semble néanmoins que nous nous dirigions vers une dérive particulièrement problématique.

D'une part, à trop unifier le questionnement autour des familles immigrantes quelles qu'elles soient, la problématique migratoire se voit réduite à la problématique d'une origine et d'une religion, ce qui particulièrement dommageable pour la réflexion. D'autre part, considérer ces familles immigrantes musulmanes ne revient pas à les réduire à leur seule identité musulmane, c'est-à-dire leur assigner une forme de définition totalisante qui serait complètement incluse dans leur appartenance religieuse. Opter pour ce seul regard pose un problème majeur qui est celui du mode de résolution des relations et des interactions que l'on peut avoir avec ces familles-là et de ces familles-là avec la société dans son ensemble. A trop vouloir surdéterminer l'existence de ces familles par le facteur religieux nous nous trouvons dans une impasse qui nous amène à ne pas pouvoir considérer les autres dimensions de leurs expériences, les autres facteurs migratoires qui sont tout aussi importants, qu'ils soient économiques, culturels, sociaux ou politiques. Nous limitons notre regard à cette seule dimension et du coup, nous lui donnons une importance exorbitante, excessive, par rapport à l'ensemble des expériences dont elles sont dépositaires.

Conclusion : dépendance et émancipation

Sans doute, faudrait-il, en guise de réponse, revisiter l'expérience de ces familles immigrantes, non pas pour les questionner sur leur appartenance à la tradition ou pas, mais pour voir en quoi ces familles sont dépositaires d'une expérience éminemment moderne. Même si elles sont attachées à une religion particulière ou à un héritage, de manière élective ou héréditaire, il est important de pouvoir saisir dans leurs expériences les dimensions individuelles et non pas seulement collectives. Ce qu'il est essentiel de bien percevoir dans les familles immigrantes, c'est qu'elles recèlent des expériences dans lesquelles, tout en partant d'un projet collectif, qui a pu être à un moment donné un projet de retour, des individualités se construisent, les unes avec les autres et parfois les unes contre les autres. Quoi qu'il en soit ce mouvement semble totalement irrépressible, y compris dans les dimensions conflictuelles et les tensions qu'il révèle. Nous ne nous trouvons pas face à des familles qui maintiendraient un ordre immuable, qui seraient organisées uniquement à travers leur héritage ou à travers des appartenances dont elles ne pourraient pas se défaire, mais face à des familles qui sont en quête de voies d'émancipation et de réalisation, collectives et individuelles. Et d'une émancipation également par rapport au récit migratoire lui-même, car ces familles ne sont pas vouées à rester des familles immigrantes, toujours.

Si l'on considère l'immigration en France au 20ème siècle, on doit considérer que ce qui a pu être possible au cours du siècle pour les familles immigrantes d'alors, l'est pour les familles immigrantes aujourd'hui si l'on accepte de saisir l'ensemble de leur expérience et de voir dans les individualités, y compris paradoxales, qui émergent en leur sein la traduction d'une appartenance à la modernité et à son expression sans doute incertaine mais aussi la plus paroxystique. Ces familles ne sont pas hors de la modernité. Elles ne sont pas en deçà de la modernité. Elles ne sont pas dans un ailleurs qui serait totalement enchâssé dans la tradition. Ces familles, à leur manière, avec leurs moyens, parfois dans un régime limité (de limitation matérielle mais aussi symbolique) essaient de faire une place à chacun des membres qui les constituent. Des places qui sont à négocier. Des places qui ne sont pas idéales, ni forcément confortables. Mais des places qui peuvent tirer profit de ce que la société française a à leur apporter c'est-à-dire la possibilité de revendiquer des formes de libertés, des libertés qui ne se jouent pas contre l'autre, et notamment pas contre ceux qui participent de la même famille.

Les familles migrantes qui aujourd'hui se trouvent en France comme celles qui continueront d'y venir, même si ce n'est parfois que pour y passer, ne vont pas a priori se définir en termes d'identité nationale ou même de volonté de s'intégrer au sein de la société française. Il est plus vraisemblable qu'elles vont faire comme les familles qui vivent en France et essayer de trouver des espaces de négociation entre des attachements qui leur sont nécessaires, attachements au passé, à une mémoire, à un récit migratoire, à tout un ensemble d'évènements constitutifs de l'expérience migratoire elle-même, mais aussi une revendication de ce que l'on peut appeler la « dépendance ». Les familles immigrantes font la démonstration qu'il y a des formes de dépendance qui ne sont pas forcément un facteur d'aliénation, et qui peuvent être revendiquées mutuellement par les uns et par les autres. Cette dépendance ne constitue pas une négation de la liberté, elle ne constitue pas forcément une négation d'autres formes d'invention de soi, mais elle en est une condition nécessaire. La dépendance c'est aussi la prise en compte de l'altérité, l'acceptation de l'autre face à soi et en soi. Or, les familles de l'immigration sont particulièrement emblématique de ce point de vue là, puisque ce qui se joue dans les rapports en leur sein c'est le sentiment d'être semblable les uns aux autres mais également le sentiment d'être différents les uns des autres. Il y a une exacerbation de ce sentiment d'altérité qui est propre à l'expérience migratoire et qui se joue au sein des familles même, dans l'entre-soi familial. Cette expérience forte met en exergue le sentiment que nous avons tous que les parents sont radicalement différents de leurs enfants et qu'au sein d'une même fratrie les frères et les sSurs sont radicalement différents les uns des autres, pas seulement pour des raisons sexuées, mais parce que leur expérience d'individu, parce que leur recherche d'émancipation et de liberté les isole des autres. C'est précisément parce qu'ils ne renoncent pas à la dépendance qu'ils peuvent aussi faire l'expérience de cette émancipation et de cet arrachement à la famille immigrante telle qu'elle existe et telle qu'elle continuera à exister en France.

Questions du public à l'issue de la conférence.

Q : je voudrais savoir qui en premier a utilisé le nom de beur ? pour qui ? et est-ce que ça s'utilise encore ?

L'expression est apparue dans les années 80, elle a été une manière de constituer comme figures emblématiques les descendants d'immigrants post-coloniaux et nord-africains - ceux que l'on appelait les maghrébins. Les enfants des maghrébins sont devenus des beurs. C'est aussi à la faveur d'un événement tout particulier qui était celui de la marche pour l'égalité. Elle a eu lieu en décembre 1983 et elle était l'une des premières manifestations collectives et publiques de l'existence de cette descendance de l'immigration nord-africaine qui voulait revendiquer l'égalité des droits. C'était une revendication citoyenne. A partir de là, il y a eu toute une entreprise de récupération et de banalisation de cette expérience. Plus le terme de beur est devenu prégnant, présent et familier, et plus le mouvement qui l'avait initié a été disqualifié. Il a même été complètement arraisonné, puisqu'il n'en reste aucune trace aujourd'hui, et que l'on a beaucoup de mal a trouver des mouvements revendicatifs de descendants de migrants qui soient issus de cette expérience-là et de cette dimension-là.

Beur, c'est le double verlan de « arabe ». Ce qui est intéressant c'est que ce terme est devenu de plus en plus disqualifiant, pour ceux auxquels il est appliqué, tellement d'ailleurs que je me suis aperçu au cours de mes travaux que les descendantes d'immigrants ne voulaient pas être appelées « beurettes ». Persistent, en revanche, d'autres appellations, qui continuent à être utilisées et qui renvoient à « arabe » ou « rebeu ». Ces expressions ne sont pas perçues comme péjoratives, mais comme des auto-nominations, des manières de se définir soi-même. Beur de plus en plus est considéré comme une dé-nomination - manière d'être dé-nommé par les autres et d'être renvoyé à une origine.

Q : Vous avez employé à plusieurs reprises le mot d'intégration, quand j'entends ce mot là j'entends toujours implicitement désintégration. N'y a-t-il pas un usage social assez difficile de ce mot-là, comme une injonction qui serait faite à des immigrants d'abandonner les qualités familiales « d'origine » pour adopter un autre modèle culturel. Que pensez-vous de ce mot de « désintégration » ?

Ce mot est d'autant plus intéressant qu'il faut, en fait, lui redonner le statut qui est le sien. En tant que concept sociologique, il concerne tout le monde, car tout le monde est partie prenante des processus d'intégration, que ce soit de l'intégration personnelle, l'intégration collective, ou l'intégration fonctionnelle des institutions. Le problème naît dans les années 70 qui voient la fin de la société industrielle en même temps que l'émergence, encore en creux mais de plus en plus présente, de la thématique post-coloniale, et où, dans ce contexte, le terme d'intégration va être assigné presque exclusivement aux descendants de migrants, et pas n'importe lesquels, mais aux migrants venant de l'ancien empire colonial.

Aujourd'hui l'enjeu est important. Est-ce que nous continuons à parler d'intégration au sens où c'est un outil d'analyse, et dans ce cas cela n'a aucune raison d'entrer dans les débats publics ? Ou, par exemple si l'on regarde la manière dont s'est construit le contrat d'intégration, qui a été mis en place à l'adresse des immigrants qui arrivent aujourd'hui en France, alors il y a bien un devoir d'intégration qui concernerait les migrants et leurs descendants. Cela renvoie à quelque chose de problématique, qui serait que seuls les immigrants et leurs descendants sont comptables de l'intégration, alors que c'est un enjeu de la cohésion sociale et que cela concerne tout le monde.

Il y a donc bien une forme de rétrécissement de la notion. Elle s'est déposée sur ceux qui sont, de fait, les moins susceptibles d'en faire la démonstration, dans la mesure où arrivant en France ils sont plutôt démunis et ne détiennent pas de quoi faire la démonstration que la cohésion sociale est réalisée. C'est bien plus l'entreprise de toute une vie et une entreprise incertaine pour tout le monde.

En effet, si l'on accepte l'idée d'une seconde modernité, on n'est jamais sûr de parvenir à trouver sa place dans la société. Pourquoi les immigrants parviendraient-ils à faire mieux que n'importe quel individu qui participe de cette société ?

Il y a un risque inhérent à la migration pour les migrants eux-mêmes, qui devrait nous inciter à d'abord travailler à sécuriser les parcours, à permettre la stabilité, avant de faire des demandes normatives.

Q : Qu'est-ce qui, d'après vous, justifie que dans une famille, où il y a peu de moyens, un des membres soit obligé d'émigrer ? Cela ne parait pas évident pour les familles africaines. Ça l'a été au moment des grandes batailles d'Afrique du Nord. Ça l'est également dans certaines régions car ce n'est plus vivable pour l'ensemble du groupe. Mais quel est l'élément déclencheur ? Ma seconde question est combien de temps estimez-vous qu'il faille pour apprendre la langue ? C'est un problème que l'on va rencontrer sur le marché du travail dans les années qui viennent, avec le changement constant de population qu'on va avoir.

J'évoquais au début de mon propos que les migrations sont pérennes mais qu'elles sont aussi universelles. Même si nous-même n'en faisons pas l'expérience, c'est quelque chose qui traverse les imaginaires collectifs. Il n'y a aucune raison que cela s'arrête.

Les éléments qui peuvent déterminer les migrations sont multiples. Ceux que nous connaissons aujourd'hui en France, si l'on considère les critères qui font que les personnes aboutissent en France ou passent en France, sont beaucoup plus complexes qu'on ne veut bien le dire. Ce n'est pas seulement des éléments économiques ou politiques, c'est aussi des dispositions personnelles, dont nous ne sommes pas vraiment au fait. Nous ne savons pas pourquoi dans une famille donnée ce sera plutôt tel ou tel individu qui va émigré. Ce n'est pas simplement parce que l'un a plus de capital culturel ou parce qu'il a un diplôme qu'il peut monnayer. C'est plus compliqué que cela. On le voit à travers les récits, lorsqu'on les prend sur la durée, ce qui maintenant est possible pour les immigrations les plus anciennes en France. Dans ce contexte là, il est difficile à la fois de dire pourquoi, ni même plus encore d'être prédictible. Souvent ceux qui vont émigrer ne le savent pas vraiment à l'avance, au sens où il n'y a pas de planification. Même s'il y a eu une époque où il y avait une organisation « communautaire » de l'émigration de certains pour maintenir le niveau de subsistance de ceux qui restaient, et même si cette organisation subsiste, elle ne peut pas être le facteur unique aujourd'hui pour expliquer les migrations.

Voter seconde question, je ne suis pas sûre de pouvoir y répondre sans une certaine réticence. Je vous répondrai, en fait, sur la question du bilinguisme. Il y a quelque chose de frappant quand on parle des familles immigrantes et des enfants migrants, c'est que l'on considère que pour ces enfants-là le bilinguisme est un obstacle, ce que l'on nomme dans le jargon de l'éducation un « handicap ». Je suis tout à fait frappée d'observer qu'il ne viendrait à l'idée de personne de considérer qu'un enfant dont les parents sont américains, ou étrangers et non immigrés, pourrait être handicapé par le fait que ses parents parlent anglais, japonais ou suédois. Il y a donc une hiérarchie des langues qui renvoie à une hiérarchie des populations et des statuts. Un immigré n'est jamais qu'un étranger résiduel, c'est un moindre étranger. Il est illégitime et du coup la langue qu'il parle est illégitime. Et pourtant ce sont souvent ces enfants-là, parce qu'ils parlent une autre langue, qui sont capables d'acquérir très vite les bases d

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