Conférence

La Turquie et L'Union européenne - Cengiz Aktar

Réalisation : 9 octobre 2009 Mise en ligne : 9 octobre 2009
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Descriptif

La Turquie et L'Union européenne Par M. Cengiz Aktar, Professeur Université Bahçesehir

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    Français
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    UTLS - la suite (Réalisation)
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    UTLS. (2009, 9 octobre). La Turquie et L'Union européenne - Cengiz Aktar. [Vidéo]. Canal-U. https://www.canal-u.tv/36775. (Consultée le 2 juillet 2022)
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    Extrait de la 714e conférence de l’Université de tous les savoirs
    donnée le 9 octobre 2009

    La Turquie et l’Union européenne par Cengiz Aktar

    Professeur à l’Université Bahçesehir, Istanbul

    Le 31 juillet dernier on s’est rappelé en Turquie le cinquantenaire de la relation formelle avec l’Union européenne. Il n’y a pas eu de célébration, tout juste la projection d’un documentaire relisant le passé, le présent et l’avenir de la relation dans le marc de café. Dans la salle on a beaucoup gloussé.

    Aucun membre de l’Union n’a attendu autant que la Turquie mais aucun n’a bénéficié autant de la dynamique européenne lors que celle-ci se faisait tangible. En effet il y a eu des hauts et des bas dans cette longue relation, d’ailleurs plutôt des bas que des hauts. Les moments forts de ce récit demi-centenaire sont 1963 où l’on signe l’Accord d’Ankara – acte originel toujours en vigueur ; 1987 où la Turquie fait une demande formelle d’adhésion - rejetée ; 1995 où l’on signe une union douanière toujours en force, chaudement conseillée à l’époque par Raymond Barre ; 1999 où la candidature turque est réaffirmée suite à la chute du Mur et l’arrivée de nouveaux candidats, décision dans la quelle le président Chirac a pesé ; 2004 où la Turquie satisfait suffisamment au critère politique et passe à la dernière étape de l’adhésion, les négociations, qui débutent en 2005.

    Lorsque j’ai été convié pour faire une conférence sur le même sujet en 2000 lors de la première édition de l’UTLS, on vivait une époque euphorique dans les affaires européennes, tant en Europe qu’en Turquie.

    A l’ouest du continent régnait un esprit fort de solidarité et de partenariat avec l’est, dont le point culminant a été atteint à Laeken, ce bourg de Bruxelles, en décembre 2001. Les occidentaux ayant généreusement pris en charge l’autre Europe depuis le fait accompli de 1989, ils se sont résolus à couronner la résurrection du continent en lançant les travaux d’une Constitution européenne. On connaît la suite. Le Traité constitutionnel a avorté suite aux referendums français et hollandais, l’esprit de solidarité qui soufflait sur le continent s’est essoufflé pour faire place aux petits calculs blasés, malgré les succès pourtant avérés du projet ‘Europe’.

    Le coût de l’élargissement par exemple que l’on s’est plu à exagérer à plaisir fût le vingtième de ce que le Plan Marshall avait déversé sur l’Europe occidentale en ruine, après 1945. Ses bénéfices en revanche n’avaient pas de prix. C’est grâce à des sommes modiques que l’Europe a su éviter l’embrasement généralisé dans l’ère post-communiste - à l’exception de la Yougoslavie – et a installé les bases d’une paix et d’une prospérité durables, vitales pour le continent tout entier. Qui s’en rappelle aujourd’hui dans la cacophonie européenne ?

    En 1999 la Turquie a été conviée à ce grand projet, et elle a su s’en servir remarquablement pour se réformer et se transformer. Le désir de changement des Turcs propulsé par le vent d’ouest a, malgré toutes les adversités, métamorphosé le pays de fond en comble. Dix ans après, la Turquie est aujourd’hui un autre pays.

    L’Union avait vu juste lors qu’elle avait pris la décision de composer avec elle. Après l’autre Europe, accepter l’Autre de l’Europe signifiait un défi immense dont la portée dépasserait les protagonistes pour avoir une portée universelle. Accepter de composer avec la figure séculaire de l’altérité, héritière d’un Empire ottoman porte-flambeau de l’islam conquérant, demande en effet un courage politique et une solide vision de l’Europe qui serait capable d’intégrer la différence tant que celle-ci se prévaut de principes politiques communs.

    Convier la Turquie à l’Union était une politique rationnelle qui se basait sur les intérêts réciproques et communs. Aider ce pays à jeter les bases d’une stabilité politique et économique allait contribuer à la paix et à la stabilité du continent au même titre qu’avec les pays d’Europe centrale. Ancrée à l’Europe et membre de l’Union, la Turquie pouvait devenir un pôle d’attraction pour les pays du sud de la Méditerranée, du Moyen-Orient et du Caucase et y exporter sa stabilité.

    Des questions en suspens comme la situation à Chypre, les disputes avec la Grèce, la question kurde, la migration clandestine etc. pouvaient être résolues plus aisément dans un cadre commun.

    Les avantages potentiels d’une population jeune, l’attrait économique d’un marché non-saturé de 75 millions de consommateurs, les économies d’échelle dans le voisinage immédiat et asiatique, la valeur stratégique de la seconde armée de l’OTAN, la position géostratégique sur les routes d’énergie, ont été à un moment ou un autre comptés dans la prise de décision.

    Or voilà que ce conte de fée s’épuisa en Europe pour laisser la place au doute, voire au mépris et à l’ignorance, provoquant la désillusion côté Turquie où l’on s’est de plus en plus senti ostracisé. C’est que le débat sur l’adhésion turque a été victime de ce qu’on appelle la ‘fatigue de l’élargissement’, pour finir par se fourvoyer dans un sens où la Turquie est traitée comme un fardeau et le cas turc comme un dossier de management de crise. En particulier en France où la droite, mue par un opportunisme électoraliste scandaleux et fondé sur l’islamophobie ne s’est pas embarrassée d’utiliser le dossier turc à sa guise, alternant islamophobie et turcophobie à volonté.

    Concrètement aujourd’hui le gouvernement français empêche à Bruxelles l’ouverture aux négociations de chapitres réputés en rapport direct avec l’adhésion pleine et entière de la Turquie à l’Union, en contradiction totale avec les actes signés par ses prédécesseurs et les règles établies des relations internationales.

    Mais il y a plus. Exacerbé par la perspective de l’adhésion turque, le débat européen d’aujourd’hui porte sur l’identité et les frontières de l’Europe. Bien que légitimes, ces interrogations sont mues par l’anxiété et ont du mal à saisir le réel. Exacerbées par la crise économique elles incitent à se murer dans cette supposée identité et ces frontières qui pourtant ne correspondent pas à la réalité d’une Europe déjà foncièrement multiculturelle et dont les bornes sont tracées par sa capacité à porter la paix et la stabilité dans son voisinage. Or cette perspective positive et constructive se trouve également dans le partenariat avec la Turquie.

    Le débat sur l’arrivée d’un partenaire de type nouveau dans la famille européenne est à peine amorcé, sa poursuite en toute honnêteté est dans l’intérêt de tous même si beaucoup feignent de l’ignorer.

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