Entretien

La société du risque ?

Réalisation : 15 novembre 2007 Mise en ligne : 15 novembre 2007
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Descriptif

Ce programme est le troisième chapitre d’un cours de sociologie sur « La société à l’aube du XXIème siècle ».Sous le mode de la conversation, Jean-Yves Trépos, Christelle Stupka et Sabrina Sinigaglia-Amadio nous proposent d’aborder notre société et le passage du XXème au XXIème siècle par le biais de la question de « la société du risque ? » A travers les travaux de d’Ulrich Beck, Anthony Giddens, Peter Knight ou Robert Castel, entre autres auteurs, ils abordent la question de la place de différents types de risques dans notre société, leur mesure, leur expertise et leur perception (risques calculés, risques calculables, catastrophes naturelles et industrielles, théorie du complot, attaques informatiques, insécurité, etc.)

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"La société à l'aube du 21ème siècle"

Chapitres
Intervenant
Thème
Notice
Langue :
Français
Crédits
Université Paul Verlaine - Metz (UPV-M) (Production), Claude ROCHETTE (Réalisation), L'Université Numérique des Humanités (Production), Jean-Yves Trépos (Intervenant), Sabrina Sinigaglia-Amadio (Intervenant), Christelle Stupka (Intervenant)
Conditions d'utilisation
Droit commun de la propriété intellectuelle
Citer cette ressource :
Jean-Yves Trépos, Sabrina Sinigaglia-Amadio, Christelle Stupka. Canal Socio. (2007, 15 novembre). La société du risque ?. [Vidéo]. Canal-U. https://www.canal-u.tv/40445. (Consultée le 28 janvier 2023)
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Documentation

Ressources :

Qualification, disqualification°

La qualification est une notion polysémique et utilisée dans des domaines très divers (on parle aussi bien de qualification d’un club sportif que de re-qualification d’une friche urbaine), mais il s’agit toujours d’attribuer publiquement une qualité à un être naturel ou social. C’est pourquoi la frontière avec la disqualification est si mince (Bourdieu a souvent fait remarquer que catégoriser – en grec katégoresthai – était, étymologiquement, accuser publiquement) et la disqualification est généralement dotée d’une inertie plus grande que la qualification (critiquez, il en restera toujours quelque chose, dit l’opinion courante). Tous ceux qui s’occupent de personnes en difficulté savent bien que la protection qu’ils leur accordent (qualifier une personne qui n’a pas de papiers comme « sans papiers ») peut toujours se transformer en piège, voire en stigmate (effet de ghetto). Voilà comment une « population à risques » (sous-entendu : qui pourrait être victime) peut facilement devenir une population qui fait courir des risques aux autres. La normalisation progressive des risques (en particulier par le phénomène d’intériorisation ou d’auto-contrôle, fait toutefois oublier la saillance de certaines stigmatisations : ce fut le cas du cancer, il n’y a pas si longtemps 1. Cette dialectique de la qualification et de la disqualification sera au cœur du chapitre suivant. haut de page

1 Voir : Patrice Pinell, Naissance d’un fléau , Paris, Métailié, 1992. Voir particulièrement le chapitre 10 (« Une maladie de la modernité ») où Pinell se réfère à Elias pour placer l’auto-surveillance (par exemple la palpation mammaire par les femmes) dans le cadre de la civilisation des moeurs.

Monde, réseau, système°°°

Ceux qui qualifient le risque peuvent être décrits par leur appartenance à un même « monde » c’est-à-dire un univers de solidarités et de coopérations partiellement révisables (terminologie de Howard Becker 1), ou comme éléments d’un « réseau socio-technique », c’est-à-dire liés à d’autres êtres (humains et non-humains) au travers desquels ils acquièrent leur force de qualification des autres et de soi (terminologie de Latour et Callon 2), comme agents d’un « champ » (c’est-à-dire comme occupant une position qui autorise des prises de positions au sein d’une doxa) 3 ou plus classiquement comme membres d’un « système d’acteurs » (terminologie de Crozier 4). Plusieurs approches de la risquification sont donc possibles, mais si le risque n’a pas le même statut dans toutes ces approches, il est pour elles un objet dérivé, second. Au contraire de ce que l’on peut trouver chez Giddens et Beck. haut de page

1 Howard S. Becker, Les mondes de l’art , Paris, Flammarion, 1988.

2 Voir un exemple simple et célèbre : Michel Callon, « Eléments pour une sociologie de la traduction. La domestication des coquilles Saint-Jacques et des marins-pêcheurs dans la baie de Saint-Brieuc », L’Année Sociologique , n°36, 1986.

3 Par exemple : Pierre Bourdieu, Questions de sociologie , Paris, Minuit, 1980, p. 111 et suiv.

4 Michel Crozier, Ehrard Friedberg, L’acteur et le système , Paris, Seuil (Points), 1992 /1977/.

Connaissance approchée°
Bachelard définit la démarche des sciences de la nature (par exemple la physique) comme étant faite de rectifications successives lui permettant de s’approcher toujours plus de son objet 1. La connaissance physicienne du réel est donc « approchée » sans être approximative (elle n’est pas de l’à peu près), elle est toujours « la science en train de se faire ». Bourdieu, Chamboredon et Passeron (dans Le Métier de sociologue , p. 37 et suiv.) ont transposé ces principes aux sciences sociales en insistant sur le fait que la question que se pose le sociologue a toujours une histoire et que le résultat sociologique n’est pas éternel. haut de page

1 Gaston Bachelard, Essai sur la connaissance approchée , Paris, Vrin, 1927.

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Approfondissements :

Dispositifs d’alerte°°
Comment réaliser la prise de parole horizontale, pour reprendre la terminologie de Hirschman 1, c’est-à-dire mobiliser les autres ? On peut, si l’on suit les distinctions de Chateauraynaud et Torny 2, confier à des capteurs techniques le soin d’avertir d’un danger, mais il y a aussi ces capteurs humains que sont les lanceurs d’alerte ou les prophètes de malheur. On lance l’alerte parce qu’on prévoit un sombre avenir, ce que radicalise le prophète de malheur. Seul le lanceur d’alerte se soumet vraiment à des épreuves de tangibilité (authentification, témoignage, expertises, démonstrations, etc.). L’alerte circule sous différentes formes (de la rumeur à la déclaration officielle), portée par différents dispositifs (cellules de crise, réseau de vigilance, etc.)
1 A.O. Hirschman, Défection et prise de parole, Paris, Fayard, 1995.
2 Voir votre cours sur l’alerte et : C. Bessy, F. Chateauraynaud, Les sombres précurseurs. Une sociologie pragmatique de l’alerte et du risque, Paris, Ed. de l’EHESS, 1999.

Contre-hégémonie°
La notion d’hégémonie a une longue histoire qui emprunte à celle des notions de pouvoir et d’autorité. Chaïa Heller fait ici usage du sens courant du terme (l’exercice, par des classes dirigeantes et/ou des élites, d’une emprise culturelle ou morale sur l’ensemble de la société, au point de leur faire accepter une interprétation du monde social comme légitime) : par opposition, une contre-hégémonie c’est la construction par un groupe dissident d’un contre-modèle d’interprétation de la société capable de rivaliser avec le premier. On notera l’existence d’une conception, marxiste, plus spécifique de l’hégémonie, que l’on doit à Gramsci 1 : l’hégémonie est cette réforme intellectuelle et morale que les classes révolutionnaires sont capables d’imposer à leurs alliés parce qu’elle va dans le sens d’une transformation de toute la société (donc aussi de ses adversaires). Tandis que les classes dominantes de la société bourgeoises dominent en utilisant à la fois la coercition (la police, la justice) et l’hégémonie (une hégémonie passive qui passe par l’école), les classes révolutionnaires dirigent parce qu’elles ne comptent pas seulement sur la force que donne le pouvoir, mais sur cette hégémonie stratégique qui ne s’arrête pas quand la révolution a eu lieu. En ce sens, ce que Heller appelle contre-hégémonie, s’appellerait tout simplement hégémonie chez Gramsci.
1 Voir : Antonio Gramsci, Écrits politiques I. 1914-1920, Écrits politiques II. 1921-1922, Écrits politiques III. 1923-1926, (Textes choisis, présentés et annotés par Robert Paris. Traduit de l’Italien par Marie G. Martin, Gilbert Moget, Armando Tassi et Robert Paris), Paris, Éditions Gallimard, 1975, 1977, 1980.

Sur-interprétation du réel
Dans une société d’anxiété, on tend à tout noter, vérifier et interpréter, avec l’effet paradoxal que plus on spécifie et diversifie, moins on explique. Gillian Beer montre que le succès de la recherche du « chaînon manquant » (entre le singe et l’homme) est contemporain de la croissance du roman policier : Sherlock Holmes, dans Le chien des Baskerville, trouve ce lien, mais la science du XIXème siècle n’y voit aucun fondement. Du coup, l’imagination des contemporains de Conan Doyle est mobilisée sur « ces questions de frontières : qu’est-ce qui est à l’intérieur, qu’est-ce qui est à l’extérieur, l’objet et l’abject » 1.
1 G. Beer, Forging the Missing Link : Interdisciplinary Stories, Cambridge, Cambridge University Press, 1992.

Warfare State
Il s’agit d’un jeu de mots réalisé à partir de « Welfare State » (l’Etat du bien-être ou l’Etat Social ou encore dans la terminologie française : l’Etat Providence). Le Warfare State (Brian Massumi, op. cit.) est l’état d’alerte permanent contre des menaces multiformes et minimales, susceptibles de s’agréger de façon opportuniste. Cet état d’alerte (disséminé) peut très bien devenir un « Etat d’urgence ».

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