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Français
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UTLS - la suite (Réalisation), UTLS - la suite (Production), Jean-Didier Urbain (Intervention)
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Droit commun de la propriété intellectuelle
DOI : 10.60527/vtgv-sq21
Citer cette ressource :
Jean-Didier Urbain. UTLS. (2006, 10 janvier). Le touriste - Jean Didier URBAIN , in Déplacements, migrations, tourisme. [Vidéo]. Canal-U. https://doi.org/10.60527/vtgv-sq21. (Consultée le 30 mai 2024)

Le touriste - Jean Didier URBAIN

Réalisation : 10 janvier 2006 - Mise en ligne : 9 janvier 2006
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Descriptif

Bien que tôt reconnu dans son ampleur sociale et économique, à travers ledit « phénomène » touristique et la précoce « industrie » du tourisme qu'il a suscités, le touriste a cependant été longtemps un « célèbre inconnu ». Malgré son nombre et sa valeur marchande, qui ont fait de lui un « objet » de commerce, le touriste a été ignoré dans sa raison d'être : méconnu dans sa complexité, ses désirs, leur diversité et leurs métamorphoses. D'une part, le touriste a été repoussé dans la caricature par un mépris séculaire, que fonde une idéologie du negotium mettant en avant son inutilité, sa futilité, sa stupidité, voire sa nocivité et sa morbidité, image que divers portraits –robots n'ont pas concouru à dissoudre. Et, d'autre part, il a été réduit au statut de consommateur de mobilités, d'espaces, de lieux, d'activités et de cultures, que fonde une banalisation marketing, tendant toujours à simplifier son état à une question de canalisation et de manipulation par l'offre. Et le « sujet » dans cette affaire ?

En marge du phénomène et du marché touristiques, il a été comme oublié ! C'est donc lui qu'on évoquera, à travers ses imaginaires, ses demandes, ses modèles, ses paradoxes et ses tendances récentes. Le tourisme est un symptôme de société et le touriste son expression sensible. A l'heure de la mondialisation, de l'internationalisation et du cosmopolitisme, en lui se récapitulent les rapports mutants à l'existence : à l'ailleurs et au chez-soi ; à l'autre et au monde ; aux siens et aussi à soi – avec leurs conséquences...

Intervention
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En dépit de son évidence, parler du touriste ne va pas de soi. Cela tient sans doute au fait que, justement parce quelle est toujours aveuglante, il « est de la nature de lévidence quelle passe inaperçue » (1). Lévidence rend aveugle, précisément, et invite ainsi à la négligence, à la simplification, à lidée reçue (2) ou à loubli, voire au mépris. Dans tous les cas, lévidence favorise la négation de la profondeur, du sens et de la complexité des choses : des faits, des objets, des usages et des hommes. Le touriste est une des nombreuses victimes de cette attitude, qui, en ne linterrogeant pas, consiste à réduire un aspect du réel à un allant de soi nappelant ni attention particulière, ni question, ni commentaire, ni analyse digne de ce nom.

De fait, et bien que tôt entrevu dans son intérêt économique, avec lémergence précoce dune « industrie » du tourisme et de la villégiature, qui a développé le commerce du voyage dagrément dès le 19ème siècle (3), puis reconnu dans son ampleur sociale et culturelle avec lessor des mobilités vacancières, qui a suscité ledit « phénomène touristique », au 20ème siècle, notamment à partir des années cinquante et soixante (4), le touriste a cependant été longtemps un « célèbre inconnu » , pour reprendre une formule de Jean Cocteau ; et il lest encore à bien des égards, tant son concept demeure flou.

Malgré son nombre et sa valeur marchande, qui ont fait de lui un acteur majeur de notre modernité et un objet déchange modifiant les économies nationales et les relations internationales, le touriste a été négligé dans sa raison dêtre et, pour tout dire, ignoré dans son être et sa psychologie. Certes, on ne peut nier que le touriste existe, mais on peut le méconnaître en tant que sujet, dans ses désirs, ses rêves, leurs formes, leur diversité et leurs métamorphoses. Comment ? En le faisant disparaître comme question sous dautres discours qui, traitant de réalités touristiques collatérales (économiques, politiques ou logistiques), ne laissent plus guère de place à des interrogations comme : Qui est le touriste ? Quest-ce quêtre un touriste ? Pourquoi lêtre, le devenir ou encore ne pas vouloir lêtre ?

Sans prendre pour lheure en considération des différences au sein desquelles le touriste peut être envisagé comme lacteur dune mobilité spécifique (circulaire, de tour) au regard dautres formes, de transplantation ou de nomadisme notamment (5), et donc en sen tenant ici à son acception générique, qui renvoie à lidée de « celui qui voyage pour son plaisir » à des titres divers , force est de constater que ces questions nont suscité que peu de réponses du point de vue anthropologique. On a beaucoup parlé de lindigène, des cultures locales ou des sites naturels face au tourisme et, bien sûr, encore et encore, du phénomène et de ses impacts mais très peu, ou en mal ou pas du tout, de lacteur, cest-à-dire, dans lespace et le temps, de ce sujet avec son imaginaire et ses évolutions& Pourquoi ?

Lhomme « oublié ».

Cest que, dune part, le touriste a été repoussé, soit dans un schématisme fonctionnel, qui réduit son comportement à quelques conduites types (6); soit dans la caricature, quinspire un mépris séculaire (7). Dans les deux cas, le touriste : ce voyageur en tant que tel, a été lobjet, outre de critiques, dun rejet danalyse que fonde une idéologie du negotium (de négation de l otium, de loisiveté), qui ici met en avant son caractère quasi résiduel au regard des forces productives et noie du coup la question de son existence dans une problématique générale des loisirs utiles et de leur légitimité ; et qui, là, souligne son inutilité, sa futilité, sa stupidité, voire sa morbidité (8) et sa nocivité, non seulement au regard des sociétés réceptrices mais de la vie sociale même (9). Si un Joffre Dumazedier insiste déjà sur le fait quil ne faut pas enfermer la question des loisirs dans une relation simpliste dopposition avec le travail, de tout cela découle néanmoins (à tort ou à raison) une image globale moralement plutôt négative et une panoplie de portraits-robots du touriste et de son esprit qui nont certes pas concouru à cerner son identité et le sens de son existence, de ses usages et de leurs mutations.

Mais si lon a si peu approfondi lexploration psychologique de ce sujet, cest aussi, et dautre part, quil a été non seulement associé au phénomène touristique (ce qui est logique) mais confondu avec lui (ce qui lest moins) si bien que nombre de critiques qui lui sont faites dordinaire devraient lêtre en réalité non au touriste mais au tourisme, à son industrie, à ses promoteurs et autres responsables.

Au terme de cet amalgame des psychologies, celles des vacanciers et des professionnels, le touriste, moqué, manipulé, décrié, voire agressé, avant même dêtre la cible des terroristes, a fait ainsi office de bouc émissaire. A laune de cette confusion et des méfaits socio-économiques et environnementaux du tourisme, on comprendra dès lors, dune part, que la découverte intime de cet homme rêvant de voyage soit passée à la trappe ou réduite à quelques clichés ; et que, dautre part, le touriste, au fil des progrès de sa culture du voyage, soit devenu de plus en plus autonome, en se tournant désormais davantage vers des stratégies dauto-organisation, quelles soient individuelles, associatives ou relayées par des agences spécialisées aux marges des grands voyagistes et cela au nom, paradoxalement, de ne pas vouloir être touriste. Le touriste est un double quon fuit&

Un des effets pervers de cette confusion, amalgamant cet homme à une industrie, a été sa réduction au statut de consommateur de mobilités, despaces et de lieux de nature et de culture, dactivités, de curiosités, de services et dévénements, ce que fonde cette fois une idéologie du marketing, qui tend toujours à banaliser, voire à normaliser ou à standardiser létat de touriste, et à dissoudre son identité, ses désirs, leur variété et leur mouvance, en les réduisant à une question de canalisation stratégique, dattraction publicitaire et de manipulation par une offre réputée répondre à sa demande.

Cette demande est de ce fait le plus souvent elle-même réduite à une liste de motifs convenus et supposés invariants. Ils sont censés récapituler et étalonner durablement les « horizons dattente » (10) de ce voyageur dagrément autour de quelques « fondamentaux », quil suffirait, à des fins de promotion, de décliner et daccommoder selon les goûts du temps : les modes et les vogues, pour lattirer. Lon spécule ici sur des songes collectifs stabilisés, à croire quil y a peu historiquement de mutations et de ruptures qualitatives dans les représentations de ce voyageur. Seulement voilà, quand on découvre, par exemple, que le désir de nature nest plus un motif principal et décisif dans le désir de campagne (11), que penser et que faire ? Un imaginaire de lespace rural et des usages pouvant sy inscrire est ici dépassé par limagination innovante de ses utilisateurs si bien que lon a parfois le sentiment que, par trop attaché à des valeurs caduques : des stéréotypes, le tourisme se pense à linsu et même à rebours des désirs du premier intéressé : le touriste&

4

Lénigme du voyage.

Bref, et le touriste dans cette affaire ? Et le sujet ? Nest-il quun exécutant commis au service du phénomène et de son industrie ? Un patient plutôt quun agent, que téléguideraient lesdites « lois du marché » et ses nouveaux « produits » ? Perdu dans la masse du phénomène, emporté par les flux du commerce touristique et somme toute figé en des typologies qui le portraiturent, il a été au fond comme oublié ou, à tout le moins, sinon perdu de vue comme client, du moins comme cause : comme loi lui-même, et comme variable ! Car sans lui, quen serait-il du phénomène ?

Etrangement, des décennies durant, à quelques exceptions près, comme celle de Dean MacCannell (12), cette question semble navoir pas effleuré plus que cela la conscience des observateurs : économistes, géographes, sociologues ou ethnologues, pas au point du moins dinverser leur perspective sur le fait en partant non plus du phénomène mais du sujet et en se posant des questions comme : Pourquoi sen va-t-il là ou là-bas ? Pourquoi vient-il ici plutôt quailleurs ? Si on le constate, et après ? Pourtant, « Le voyageur est encore ce qui importe le plus dans un voyage » (13).

Cest vrai. Cest même une évidence ! Quelle ne nous aveugle pas toutefois. Mais que le voyageur meurt, et il ny a plus de voyage. De même le touriste. Lhistorien Marc Boyer est sans doute lun des premiers à avoir évoqué la possible mort du tourisme. Or lon parle aujourdhui du tourisme comme dun filon inépuisable, sauf que son exploitation et sa pérennité sont sous condition, une condition bien particulière : le désir de voyager qui est une énigme...

Contemporain des révolutions, le tourisme sépanouit dans la civilisation industrielle, écrit Marc Boyer ; il nest certes pas de tous les temps : le « monde ancien » traditionnel lignorait. La « civilisation post-industrielle » en gestation le connaîtra-t-elle toujours ? (14)

Cest bien pourquoi parler du touriste ne va pas de soi, parce que cela va non seulement contre une optique soupçonnant linversion de psychologisme, de compliquer ce qui est simple ou même de prendre au sérieux ce qui ne lest pas, mais parce que cela redonne au fait touristique une très humaine fragilité, liée aux songes et au mystère.

Au mystère ? Oui, car pourquoi voyage-t-on après tout ? Pourquoi ce désir de partir ? De quitter ? De sortir de chez soi ? De sécarter ? Daller ailleurs ou de rencontrer linconnu ? De séloigner ? De partir et revenir pour repartir encore ? Voyageur nu, non astreint à la nécessité de voyager pour des raisons vitales et autres impératifs catégoriques imposant, aujourdhui comme hier, de circuler, de sexiler ou de migrer, le touriste, sinon sans alibis, sans mobiles absolus, repose ces questions. Dun point de vue anthropologique, cest même là son intérêt principal.

Au surplus, le touriste a souvent peur de partir. Mais, comme Tartarin, en qui se disputent un don Quichotte et un Sancho Pança, il part quand même ! Pourquoi ? Cest une énigme : une curieuse persévérance qui mérite attention, à moins bien sûr, pour léclairer, de se contenter des fonctions rudimentaires habituelles (découvrir, se détendre, se divertir, par exemple) fonctions qui néclairent pas grand-chose , ou de définitions du style : « Le tourisme, cest voyager pour le voyage » ou « le tourisme fait du voyage le but du voyage » ce qui revient à peu près à dire quon mange pour se nourrir... Mais encore ?

« Tout le malheur des hommes, écrivit Pascal, vient dune seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre » (15). Est-ce toujours si sûr maintenant, du moins quant au voyage ? Et si le désir de voyager venait à séteindre, qui par la peur, qui par la lassitude, le rite ou la répétition ? Et si un nomade prenait des vacances, voyagerait-il encore ? Pour celui-là, des Hauts plateaux algériens, le paradis est fixe (16). Et celle-ci, bostonienne de vieille souche, à qui lon demandait régulièrement pourquoi elle ne voyageait jamais, répondait invariablement : « Pourquoi voyagerais-je, je suis déjà arrivé ! » (17).

Après tout, ce désir, lui aussi, ne va pas de soi. Sil a bien sûr partie liée avec lhistoire du tourisme, et si cette histoire a un début, pourquoi naurait-elle pas une fin, et ce désir avec elle ? Le désir de voyager pour son plaisir na rien de spontanée ou de pulsionnel, pas plus que le bain de mer. Lun et lautre sont le fait dun apprentissage culturel que leurs progressives banalisations et intégrations sociales a fait oublier et, pour ainsi dire, a « naturalisé ». Comme le rappelle encore lhistorien Marc Boyer, en 1936 :

Le programme du Front populaire porte sur le pouvoir dachat et la durée de la semaine de travail, pas sur les vacances. Tout simplement parce que le tourisme, pas plus que le théâtre ou même la pratique dun sport, ne figure dans lhorizon culturel des travailleurs français des années 1930 (18).

De fait, et contrairement au mythe et limagerie qui laccompagne, lannée zéro des congés payés en France na pas été la déferlante quon croit. Et ce nest pas par hasard si Léo Lagrange surnomma les Auberges de Jeunesse quil créa « Lécole du tourisme »&

Lhomme symptôme

La fin du tourisme ? Et la mort du touriste ? Sans doute ny sommes-nous pas encore, dautant quil y a de nouvelles clientèles à lhorizon, avec une forte (et « classique ») demande. Elles sont chinoises, russes et indiennes notamment. Les grandes capitales occidentales sen lèchent déjà les babines, qui trouvent en elles de nouvelles mines à exploiter. Mais du côté de chez nous ? Du côté des pays émetteurs habituels de touristes : ceux de « première génération », quen est-il ? Et quen est-il donc du désir de voyager ?

Certes, il y a eu ce couple de Français moyens selon Pierre Daninos, « les Taupin, naguère casaniers mais atteints depuis peu de fringale touristiques » (19). Nous sommes dans les années cinquante. Cest lheure de lémergence du « phénomène », avec un taux de départ en vacances de 15 % en 1950, qui va grimper à 40 % en 1961. Puis il y a eu, modifiant la nature de cette boulimie, leffet Beat Generation et les Routards. Nous sommes dans les années soixante et soixante-dix, grand tournant qualitatif du voyage, qui initie un tourisme lointain, individualiste, « rebelle » et vagabond (20). Les années soixante-dix voient le taux de départ des Français atteindre le seuil des 50 % (en 1975 selon lInsee) et les années quatre-vingt voient ce taux dépasser les 60 % (61 % en 1989).

Mais ce taux, dans les années quatre-vingt-dix, sest stabilisé entre 62 et 65 %. Sait-on même (il est vrai quon ne la guère ébruité alors) quil y a eu un creux étonnant entre 1994 et 2000 en nombre de voyages-séjours des Français ? En effet, durant cette période, leur nombre a décrû de près de 177 millions de voyages en 1994 (176,8) à moins de 157 (156,7) en 2000 soit 20 millions de voyages en moins en lespace de sept ans. Depuis, la pente sest redressée . Mais il a fallu attendre 2004 pour atteindre à nouveau un chiffre à la hauteur de 1994 avec près de 178 millions de voyages (21). Que penser alors de cette dépression ? Est-ce une première alerte, qui manifeste une perte dappétit touristique chez les Français et annonce la fin de leur désir de voyager ?

Non réductible à la cause économique, et en dépit des apparences, ce serait plutôt tout le contraire. Cest que les mentalités changent ; les rythmes et les rites sociaux se modifient ; les règles de sociabilité et les pratiques de mobilité, la relation au voyage et les cycles de sa consommation aussi ; et les formes et objets du désir avec. Selon ces estimations, lon constate en effet que cest au niveau national que le nombre de voyages a décrû si bien dailleurs que leur nombre en 2004 (158,6 millions) est encore inférieur à celui de 1994 (161,4). Cest là que lon trouve, en 2000, les 20 millions de voyages disparus et davantage (avec 141,2), alors que de façon concomitante les voyages vers létranger ont progressé au cSur même de cette dépression, notamment vers les destinations non européennes, lAfrique en particulier, proche (Maroc, Tunisie, Egypte) mais lointaine aussi (Afrique du Sud, Sénégal, Kenya) destination passée de 1,5 à 3,1 millions de voyages entre 1994 et 2004, avec 2,8 déjà en 2000 et, suite au 11 septembre, un fléchissement en 2001 (2,6), 2002 (2,4) et 2003 (2,5). De 1994 à 2004, le voyage hors dEurope est passé de 3,4 à 5,4 millions et vers létranger en général, de 15,4 à 19,1.

Mais, par-delà le cas Français, et si le taux dexotropisme (tendance à passer la frontière) varie bien sûr considérablement selon les pays émetteurs pour des raisons diverses (démographiques, climatiques, économiques ou autres), ce quil semble important de lire ici, à travers ou au-delà des chiffres, cest la pratique touristique comme signe du désir collectif. De ne pas oublier doù vient le tourisme (donc le touriste), non comme marché ou commerce mais comme comportement social ou anti-social. Il faut ici se rappeler sa source.

Il nous vient dAngleterre. Lorigine même du mot latteste ; et la plupart des pratiques quil recouvre nous viennent de cette île, qui a presque tout inventé ou réinventé en matière de mobilité de loisir : le circuit, le village-vacances, le cyclo-tourisme, lalpinisme, le bain de mer ou la résidence secondaire. Ile qui également a repris les modèles du voyage humaniste, sous la forme du Grand Tour, façon Montaigne, et du voyage picaresque, sous la forme du vagabondage romanesque, façon don Quichotte (22). Ile enfin qui a aussi inventé Robinson Crusoé et poussé Jules Verne à faire de Philéas Fogg un Anglais. Des bonheurs de lîle et du repli à ceux du tour du monde initiatique, via le retour aux sources et lerrance libertine, tout cela nest pas le fait du hasard. Le touriste est né là, avec ses désirs, ses rêves et ses folies. Cela nous rappelle que le tourisme est une réponse faite à un état de société. Laquelle ?

Lurbanisation. Le désir de panorama, de pourtour et dalentours, dexotisme, de vide, de mer, de désert et dailleurs naît de la ville. Cest cette concentration inédite des hommes qui a provoqué en réaction cette mobilité dagrément quon appelle « tourisme ». En 1861, 50 % de la société anglaise est urbanisée (23). Il faut attendre 1932 pour que la française atteigne ce seuil. Autrement dit, réponse faite à un état de société, le tourisme participe dun vaste syndrome social dont le touriste est un des symptômes.

Toute société a le touriste quelle mérite. En retour il est un très bon analyseur pour décrypter les angoisses et les espoirs de cette société : ses peurs, ses rêves et leurs évolutions. Le tourisme est un signe de société dont le touriste est le révélateur sensible. A lheure de la mondialisation, de linternationalisation, du cosmopolitisme, en lui se condensent les rapports mutants de la société à lexistence : à lailleurs et au chez-soi ; au monde, à lautre, aux siens, à soi et donc aussi à la vie sociale, à la vie tout court et à la mort avec leurs causes et conséquences : les imaginaires du touriste, ses désirs, ses modèles, ses paradoxes, ses pratiques et leurs tendances&

Lhomme qui rêve

Alors de quoi rêve le touriste aujourdhui ? Vaste sujet. On a pu médicalisé le touriste en faisant de lui un citadin fugueur manifestant un malaise sociétal dont il serait lindice pathologique, ici « piqué par la mouche du voyage » ou frappé là de « xénomanie », de « dromomanie » et autres pulsions ambulatoires (24). Claustrophobe ou agoraphobe, en fuite ou en quête dimmensité ou doasis, entre divagations solitaires et déambulations grégaires, affecté de divers complexes et syndromes, qui, du voyage pathologique au voyage pathogène, le poussent en effet parfois au délire (25), lon pourrait ainsi envisager une véritable nosologie touristique.

Mais faisant cela, et sans pour autant saisir à travers cette typologie leur signification au moment où ils surviennent, simposent et dominent les pratiques du voyage ou, au contraire, déclinent et disparaissent , on ne ferait encore que décrire et classer, voire isoler comme des maladies, des formes : des comportements et des usages qui, par-delà leur morbidité parfois avérée, leur excentricité ou leur marginalité, influencent et participent cependant de la vie sociale et de la transformation des représentations collectives du voyage et de la relation à la société et au monde.

Les mouvements Beat et Hip, par exemple, avec les avatars européens que furent ceux des Routards et des Néo-ruraux des années soixante-dix, ne furent-ils, symptômes de société, que le fait et les formes dune fièvre pathologique de mobilités issue de minorités générationnelles, les unes portées sur le vagabondage mystique, lerrance rebelle et le périple initiatique, les autres sur lutopie cénobitique ou le repli communautaire et la quête dune sociabilité alternative ? Que ces mouvements soient morts aujourdhui ne change rien à laffaire. Leurs formes sont devenues des modèles qui, tout en sadaptant, ont fait tache dhuile dans la société, les imaginaires et les pratiques de mobilité.

Par les chemins que ces mouvements ont empruntés : tracés ; les espaces, lieux ou destinations quils ont choisi : inventé ; et les styles de vie quils ont adoptés : expérimentés, ceux-là ont initié la naissance de nouvelles catégories de touristes et autres voyageurs dagrément, plus autonomes et portés par dautres rêves. Pas plus quon ne saurait nier limportance du travail littéraire et artistique des espaces sur les destinations touristiques, on ne saurait davantage nier linfluence de ces courants marginaux sur la société, même si elle la touche après avoir traversé un certain nombre de filtres&

De fait, le sociologue allemand Hans Magnus Enzensberger considère de son côté que le touriste est une sorte de révolutionnaire frustré qui, faute de pouvoir changer le monde change de monde (26). Cela est déjà beaucoup mieux, en ce que, ici soustraite à la réduction clinique, au morbide et à la passivité (car le voyageur pathologique est une victime qui subit son voyage), la question du touriste est reposée au profit dune activité ou dune réactivité en forme dalternative stratégique, laquelle, au-delà du soupçon de pathologie, donne une toute autre dimension au sujet : à ses désirs, ses actes et à leur signification sociale. Mais lhypothèse ne porte cependant encore que sur les causes et effets des rêves : les attitudes et les comportements quelles engendrent, pas sur les rêves eux-mêmes : les médiations.

Or cest cela également, et même surtout, lobjet de lanthropologie du tourisme, à savoir, au-delà du désir de changement de monde et les usages quil suscite, la reconstruction du contenu de ce désir : son imaginaire, les mythes, les représentations, les modèles, cest-à-dire les médiations, qui déterminent le touriste à voyager, qui diversifient ses pratiques dans lespace et le temps et qui le font dans son être, sa complexité, ses évolutions et ses mutations.

On nentrera pas ici dans ce « monde intérieur » du touriste : cet autre monde dans lequel il voyage en premier lieu, à lheure du projet, voyage virtuel quil tente dopérationnaliser ensuite, avec plus ou moins de réussite et parfois beaucoup déchec. « Aucun voyage nest aussi beau que ceux dont on rêve& », écrivit Paul Morand (27). Mais on notera que laccès à ce monde suppose cependant de sécarter de certains chemins habituels, notamment de définitions et conceptions répandues qui entretiennent le flou conceptuel dudit « touriste ». Lesquelles ?

Dabord, côté définitions, il faut sécarter de celle, générique, qui voit dans toute personne voyageant pour son plaisir un touriste. Cela brouille les pistes. Il est des voyageurs nommés « touristes » qui nen sont pas ; et il faut donc distinguer ici différents types de mobilités qui coexistent dans lunivers des voyages dagrément et qui sont déjà autant de signes tangibles de désirs et dimaginaires différents.

On y trouve de fait dans cet univers une première catégorie de mobilité qui est de circulation. Son paradigme de déplacement reste précisément le tour. Périple, elle est faite détapes et de circuit et relève en propre de la mobilité touristique, quelle soit programmée ou aléatoire (vagabonde), itinérante ou semi-itinérante.

Ensuite, on distinguera une seconde catégorie, bien distincte, qui est celle de la mobilité de transplantation. Elle consiste non plus à faire un tour ou un circuit mais à se transporter dun point à un autre et y demeurer. Peu importe ici, à bien des égards, la durée du séjour, lessentiel étant dans le vécu, qui nest plus détape, de transit ou de passage mais dinstallation. Il semble quil faut réhabiliter ici un terme quelque peu tombé en désuétude. Cette mobilité, faite dun départ et dune arrivée objet dune sédentarisation, relève de la villégiature (la balnéaire étant la plus répandu aujourdhui) et non du tourisme.

Enfin on distinguera une troisième catégorie de mobilité dont le paradigme de déplacement est la répétition. Quil sagisse de circulation ou de transplantation, elle emprunte toujours le même parcours, si bien que le voyageur ne va plus dun chez soi vers un (ou plusieurs) ailleurs mais dun chez-soi vers un autre (ou dautres) chez-soi. Cette mobilité de navette ne relève ni du tourisme ni de la villégiature mais du nomadisme. En matière dagrément, mobilité dune extrême fidélité, on pensera ici par exemple aux flux suscités par le loisir de la résidence secondaire.

Pour autant ces catégories ne sont que des polarités. Elles ne sont pas exclusives ou étanches les unes par rapport aux autres. Elles peuvent se combiner en un même voyage ou se métisser les unes, les autres. Lexcursion, par exemple, peut être considérée comme une parenthèse touristique dans le cadre dune villégiature ou dun séjour en résidence secondaire& De même, il est des villégiateurs si fidèles à un lieu que leur vécu du séjour est proche de celui du résident secondaire. Ou encore un résident être touriste à 10km de chez soi ou même chez soi tandis quun « touriste » international peut être en réalité un villégiateur ou un résident au bout du monde.

Mais il reste que lon différencie ici au sein du genre des espèces complémentaires de mobilités, signes de projets qui renvoient à des psychologies différentes du voyage, la suite étant une question de dosage et de proportion, variables selon les types de voyage mais aussi selon les saisons, lâge du voyageur ou encore selon les époques. Ainsi, à travers ces variations, entres les tentations du repli et les envies de découverte, lattrait de lîle ou du monde, Robinson ou Philéas Fogg, la société nous parlent-elles de ses tendances&

Enfin, côté conceptions, ils faut notamment sécarter de celle qui sous-estime le poids de limaginaire sur les conduites, soit quon le confonde avec une panoplie de motifs (ceux-là ne sont au mieux que la formulation très partielle des raisons de lenvie de voyager), soit quon lassimile à une sorte dalentour ou dajout onirique : ladite « part du rêve ». Sauf que le rêve nest pas une part du voyage : il est le voyage lui-même, projeté ou non dans la mobilité.

Au fond, voyageur nu, sans autre alibi que le plaisir ou la recherche du bonheur, ledit « touriste » nous invite à reposer léternelle question : Quest-ce que voyager au juste ? Est-ce seulement déplacer son corps dans lespace ? Certainement pas ! Cest bien sûr toujours beaucoup plus. Voyager, cest, comme lécrivit encore Paul Morand, « par magie, une vie nouvelle, avec une naissance, une croissance et une mort » (28) mort provisoire de surcroît, jusquau prochain voyage.

Expérience existentielle, cest là « la consolation des voyages » (29), qui, parmi dautres moyens de transport (amoureux ou autres), procure à qui en use un pouvoir dubiquité, de dédoublement, quil sagisse à cette occasion de devenir autre ou de redevenir soi. On peut aller très loin sans éprouver cela. Cest pourquoi, si voyager, cest changer de monde, cest dabord changer de vie avant même de changer de lieu, quon espère en son voyage le dépaysement ou le repaysement, vivre en un monde nouveau ou, tout au contraire, vivre idéalement ses habitudes.

Et cest bien pourquoi il faut aussi radicalement distinguer le tourisme du « touriste ». Sil advenait un jour que le premier meurt, le second, qui déjà existait avant lui, continuera à exister après lui, de voyage en voyage, cest-à-dire de renaissance en renaissance et sous des formes multiples.

Notes et références

(1) J. Paulhan, De la paille et du grain, Paris, Gallimard.

(2) Cf. J.-D. Urbain, Les vacances, Paris, Le Cavalier Bleu Ed., coll. « Idées reçues », 2002.

(3) On pensera à Thomas Cook (1ère excursion en Angleterre, 1841 et sur le Continent 1855 ; 1er voyage organisé, en Suisse, 1864 et 1er tour du monde, 1872) mais aussi au développement du chemin de fer en Europe, des croisières en Méditerranée, à la mise en loisir du littoral, à la villégiature sanitaire à la montagne et en bord de mer, ou à la création des clubs alpins ou autres. Le Touring Club de France est créé en 1890.

(4) Au nombre des travaux significatifs de cette époque, citons entre autres ceux de J. Dumazedier (voir infra, note 6) ; de L. Burnet, Villégiature et Tourisme sur les côtes de France, Paris, Hachette, 1963 ; de F. Cribier, La Grande Migration dété des citadins de France, Paris, éd. CNRS, 1967 ; ou le n°10 de la revue Communications : Vacances et tourisme, Paris, Le Seuil, 1967.

(5) Cf. J.-D. Urbain, Sur la plage [1994] et Paradis verts, Paris, Payot, 2002.

(6) Voir à ce sujet J. Dumazedier, Vers une civilisation du loisir ?, Paris, Le Seuil, 1962.

(7) Cf. J.-D. Urbain, Lidiot du voyage [1991], Paris, Payot, 2002 - première partie.

(8) Cf. I. Hacking, Les fous voyageurs, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond/ Le Seuil, 2002, p.63.

(9) A ce propos, J. Dumazedier, op. cit., p.42, écrit justement : « Quoique produit de lHistoire, le loisir est vécu, en effet, comme une valeur extérieure à lHistoire ». Mais il ajoute : « Lhomme de loisir tend à être un ingrat à légard du passé et indifférent à légard de lavenir. Ce nest pas là une attitude active de citoyen, mais cette attitude se développe »&

(10)En Référence à H. R. Jauss, Pour une esthétique de la réception, Paris,

Gallimard, 1978 [1972-1975].

(11) Cf. J.-D. Urbain, Paradis verts, op. cit.

(12) D. MacCannell, The Tourist. A new theory of the leisure class, New

York, Schocken Books, 1976.

(13) A. Suarès, Voyage du Condottière, Paris, Emile Paul Ed., 1954, p.9

[1910-1913].

(14) M. Boyer, Le tourisme, Paris, Le Seuil, 1972 et 1982, p.237.

(15) Pascal, Pensées, fragment 139 [1670].

(16) W. Bouzar, Saisons nomades, Paris, LHarmattan, 2001, p.237.

(17) Cité par D.J. Boorstin, in Les découvreurs, Paris, Seghers, 1986, p.171

[1983].

(18) M. Boyer, Linvention du tourisme, Paris, Gallimard, 1996, p.98.

(19) P. Daninos, Les carnets du Major Thompson, Paris, Hachette , 1954,

p.170.

14

(20) Rappelons que la 1ère édition du Guide du Routard date de 1973.

(21) Source : SDT Direction du Tourisme / Sofres, Paris, ONT / Ministère

délégué au Tourisme, Mémento du Tourisme, 2002, 2003, 2004 et 2005.

(22) Cf. L. Sterne, Le voyage sentimental [1768] ; et H. Fielding, Tom Jones

[1749].

(23) Voir à ce sujet K . Thomas, Dans le Jardin de la nature, Paris,

Gallimard, 1985 [1983].

(24) Cf. I. Hacking, Les fous voyageurs, op. cit., p.22.

(25) Voir à ce sujet R. Airault, Fous de lInde. Délires dOccidentaux et

sentiment océanique, Paris, Payot, 2000.

(26) H.M. Enzensberger, « Une théorie du tourisme », in Culture ou mise en

condition ?, Paris, Julliard, 1965.

(27) P. Morand, Le Voyage, Monaco, Ed. du Rocher, 1994, p.62 [1964].

(28) P. Morand, Apprendre à se reposer, Paris, Flammarion, 1937, p.22.

(29) En référence à J.-L. Coatalem, La consolation des voyages, Paris,

Grasset, 2004.

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