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Le bar à la barre. Le Moineau, ligneur de Concarneau


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Le bar à la barre. Le Moineau, ligneur de Concarneau


2019, 1h55

   J’embarque, en 2007, avec Philippe Déru, patron ligneur à Concarneau, sur son bateau, Le Moineau. Je filme son regard qui « cherche le poisson » et son enthousiasme lorsque de gros bars s’invitent à bord. Ce jour où je l’accompagne, heureux de bien pêcher, Philippe dira que je suis « pêchante », signe que la pêche est aussi une question de chance...

Il pêche seul le bar avec un appât frais, le lançon, qu’il garde vivant dans des tambours de machine à laver recyclés en viviers. Philippe témoigne d’une grande connaissance du comportement des poissons et notamment du bar, également dénommé « le loup » car c’est un « prédateur » qui, jeune, aime jouer avec l’appât sans nécessairement le manger. À la période de la crevette (septembre et octobre) dont le bar est friand, ce poisson se pêche « plus au sec », soit presque à la surface, tandis que le reste de l’année, il fréquente les « nourriceries » de lançon situées en profondeur. Philippe observe que le bar adopte un comportement grégaire, par exemple lorsqu’il voit ses congénères se nourrir, il est capable de vomir ce qu’il vient d’ingérer afin de manger à son tour. Et quand il fait « calme choc » et que le bar prend le soleil à la surface de l’eau, il serait vain d’essayer de le capturer car il est au repos et ne cherche pas à s’alimenter. Il arrive que le bar s’énerve et tue d’autres poissons (sardines, maquereaux…), et dans ce cas le pêcheur doit s’adapter à son comportement en l’attirant au moyen d’un leurre qui l’excite par le bruit ou le mouvement qu’il génère. Par ailleurs, Philippe évoque aussi le comportement de cet autre poisson qu’est le congre, qui n’est pas, comme on le prétend, un charognard, mais exige un appât frais qu’il sent, goûte, mâchouille, et ne mord que s’il lui plaît. On comprend ainsi l’agentivité que les pêcheurs prêtent aux poissons, notamment à travers certaines expressions qu’ils emploient où « le poisson » est conçu à la fois comme objet et sujet de la pêche, par exemple quand ils affirment que « le poisson pêche », ou encore qu’« il travaille ».

 Je filme les gestes répétés de Philippe à la pêche ou lorsqu’il saigne certains poissons (lieux, raies, juliennes, congres mais non les bars, les vieilles, les daurades) en leur perçant le cœur pour éviter qu’ils ne souffrent d’une mort par asphyxie et qu’ils ne rougissent afin de les vendre à leur meilleur prix. Ce marin a pratiqué tous les types de pêche, mais il préfère le casier ou les palangres car, d’un point de vue écologique, il s’agit d’une pêche « plus propre », « avec moins de déchets », comparée au chalut qui « nettoie » l’océan, capturant un nombre important de poissons plus petits que la taille requise qui sont « bennés à l’eau » alors qu’ils ne sont plus vivants. Il dénonce également le gâchis écologique lié à la politique de « prix de retrait » mise en place pour certaines espèces par l’union européenne de 1983 à 2014, qui garantissait un prix minimum aux pêcheurs lorsque leur pêche ne trouvait pas preneur sur le marché, ce qui les amenait à faire constater leur prise avant de la « mettre à la poubelle ». Comme le souligne Philippe, « aller travailler en sachant que le poisson pêché sera jeté » est bien évidemment contraire à l’éthique du métier de pêcheur et à l’adrénaline qui lui est corrélative.

Il signale que les conditions de vie à bord d’un chalutier sont difficiles, partis quinze jours en mer et ne dormant qu’une heure sur quatre, les pêcheurs sont fatigués et « à cran ». Je lui fais remarquer que les marins que j’ai pu observer au travail sont toujours debout et ne s’assoient pratiquement jamais, il répond que c’est son cas, y compris quand il se rend sur les zones de pêche, de peur de s’assoupir. Il explique par ailleurs que les hommes fument beaucoup en mer dans la mesure où la cigarette constitue, d’une part, un « déstressant », aidant à évacuer la tension inhérente à l’activité de la pêche, et d’autre part, un « coupe-faim », n’ayant bien souvent pas le temps de manger compte tenu de l’intensité du travail. Lors de ce tournage,  j’aurais plusieurs fois l’occasion de filmer le visage de Philippe qui tire des bouffées de fumée de sa cigarette tout en manœuvrant son moteur ou en remontant son aurain.

Les accidents de travail ne sont pas rares en mer, Philippe raconte qu’un matelot à bord de son bateau s’était enfoncé une épine de mulet dans la main alors qu’il faisait un « gros coup », ayant empoché en trois jours ce qu’il gagne d’habitude en un mois. Il a, lui-même, glissé plusieurs fois sur le pont suite à des « coups de roulis », chutes à l’origine de son problème de hanche qui le fait « boiter bas », problème qu’il souhaiterait voir reconnu comme une maladie professionnelle par le médecin de la marine royale qui examine également les marins-pêcheurs. Sans compter le nombre d’accidents mortels, notamment sur des chalutiers, où il arrive que des hommes soient « envoyés à l’eau avec le chalut ». Il évoque une série de naufrages survenus en 1978-79, où sur sept pêcheurs sortis de l’école de pêche de Concarneau, six d’une vingtaine d’années sont morts en mer : « C’était un coup dur ! ». Dans un tel cas, une caisse de solidarité, constituée par les pêcheurs à partir d’un pourcentage prélevé sur leur vente à la criée, permet de recueillir un capital décès et une aide aux obsèques.

Il évoque l’obligation de solidarité en mer qu’il compare à celle qui existe dans le désert, notamment en Mauritanie, qui fait qu’un marin portera secours à quiconque est en péril, « même à son pire ennemi », de même qu’un saharien accueillera quiconque en a besoin, y compris un membre d’une tribu ennemie. Cette conscience du danger explique par ailleurs que les conflits en mer ne soient pas aussi exacerbés qu’à terre, un « coup de poing » pouvant illico amener un marin « par-dessus bord » et lui coûter la vie.

Il observe, qu’auparavant, dans le Finistère, il y avait quasiment une école de pêche dans chaque port, qui formait environ 150 jeunes par an, or aujourd’hui il n’existe plus que le centre européen maritime de formation continue de Concarneau ainsi que le lycée maritime professionnel du Guilvinec. Il constate qu’il est très difficile de nos jours de devenir pêcheur compte tenu du coût du bateau qui se vend désormais avec un « droit de pêche » ou PME (permis de mise en exploitation), du recours nécessaire à un prêt bancaire, et du passage devant une commission maritime qui évalue le bien-fondé du projet professionnel. Jusque dans les années 60, à Concarneau comme dans d’autres ports, le système des quirats (quirataires) permettait à des notables (notaire…) ou commerçants (grainetier, pharmacien…) d’investir dans la pêche en achetant une part du bateau, ainsi qu’en témoigne l’armement Nicot — racheté en 2004 par Intermarché —  issu de l’investissement dans les années 40 par Pierre Nicot, grainetier de Melgven, dans un chalutier de Concarneau, prémisse d’une longue série d’acquisitions. Philippe remarque qu’auparavant un marin construisait son bateau relativement à sa corpulence physique et au type de pêche qu’il pratiquait, et que certains bateaux s’apparentaient à de véritables « cathédrales en bois ».

Je lui signale que de nombreux poissons portent des noms féminins comme « la demoiselle », ou la « morue » qui désigne une « prostituée », et qui a pour pendant masculin le « maquereau ». Il émet l’hypothèse que le « mac » doit son nom à cette espèce de poisson dans la mesure où ses rayures rappellent le « costume rayé » des proxénètes ; les ports étant des lieux de prostitution, il est en effet probable que certains poissons aient servi de référent lexical pour désigner le milieu prostitutionnel. Philippe décrit le rôle des prostituées à Madagascar qui étaient autorisées à monter sur les bateaux de commerce et à investir les cabines. Les relations avec ces dernières n’étaient pas strictement économico-sexuelles, comme cela pouvait l’être avec des prostituées de Bordeaux ou d’Amsterdam, dans la mesure où elles ne proposaient pas seulement des « services sexuels » mais pouvaient aussi laver le linge des marins. En contrepartie, ceux-ci les amenaient manger et danser, leur offraient de menus cadeaux, et pouvaient garder un lien privilégié avec l’une d’entre elles lors des prochaines escales. Quant au jeune mousse, il était sous la responsabilité d’un plus « ancien », le bosco au commerce, qui veillait à ce qu’il n’aille pas s’aventurer dans des quartiers trop dangereux.

À l’occasion d’une escale dans un pays lointain, il arrivait que des marins de commerce rencontrent sur place une femme qu’ils épousaient et ramenaient en France, telle une Indonésienne, dont la fille, Sabaya, s’étonnait d’avoir été élue reine des filets bleus en 2004 à Concarneau : « De là à être sacrée un jour reine des Filets Bleus… Ma peau ne faisait forcément pas très couleur locale ». Il pouvait également advenir qu’après avoir passé toute leur vie à naviguer loin de leur famille, des marins de commerce, de retour dans leur foyer à l’âge de la retraite, aient quelque problème de cohabitation avec leur épouse et décident de repartir dans le pays où ils avaient laissé leur dulcinée. Philippe évoque le sujet de l’infidélité tant du côté des marins que de leurs épouses, et de l’homosexualité, qui, selon la légende, aurait été permise dans la marine anglaise au bout de trois jours de mer compte tenu de « l’absence de femmes ». Il souligne l’importance de la virilité chez les pêcheurs qui sont fiers d’être « des durs ». Il relate que lorsqu’il naviguait au commerce, parler politique était strictement interdit, et que celui qui enfreignait cette règle était « mis à l’amende » en devant payer une bouteille à l’équipage ; en revanche, deux thèmes demeuraient fédérateurs : « la bouffe et les femmes ».

Dans les années 80-90, avec sa femme et ses deux enfants, Philippe a vécu pendant quinze ans, de façon spartiate mais paradisiaque, aux « îles », les Glénans, où une « bonne ambiance » régnait entre pêcheurs puisqu’il n’était pas rare qu’ils s’entraident mutuellement et pêchent alternativement en hiver sur le bateau de l’un ou de l’autre. Il est ensuite revenu pêcher à Concarneau, où, comme dans beaucoup de ports, la concurrence règne entre pêcheurs : « Si tu pêches bien et que tu mets ton poisson sur la criée, un autre va relever le point exact de tes ballons et va prendre ta place… Il va se lever plus tôt pour aller sur ta zone de pêche et mettre son matériel... Il a le droit puisqu’aucun marin en mer n’est propriétaire d’une zone ». Philippe distingue ainsi deux catégories de pêcheurs, ceux qui « cherchent » véritablement le poisson, et ceux qui vont à la criée pour épier celui qui a bien pêché afin de se rendre sur ses lieux de pêche. Il compare le marin à un enfant qui demande à sa mer-mère d’être toujours plus généreuse à son égard.

Il note qu’à Madagascar, notamment à Evatra dans la région de Fort-Dauphin, les pêcheurs forgent eux-mêmes leurs hameçons à partir de vieux ressorts de sommier et que s’ils les laissent tomber à l’eau, ils sont capables de plonger pour les récupérer, tandis que pour un Occidental un hameçon n’a pas une telle valeur. Il observe que leur pirogue est souvent un bien collectif acheté à plusieurs, alors qu’en France les pêcheurs sont obligés de contracter des dettes importantes auprès de banques pour acheter leur outil de travail. Il remarque avec satisfaction que les pêcheurs malgaches ont conservé leur cadre de vie, quand en Finistère les maisons de pêcheur sont rachetées par des estivants qui les repeignent selon l’image proprette qu’ils se font de la Bretagne. Il critique par ailleurs l’engouement pour les « chansons de marins » qu’on retrouve dans toutes les « fêtes maritimes », alors même que les pêcheurs n’avaient pas le temps de chanter à bord et que les musiques de ces chansons proviennent pour la plupart de marches de la Wehrmacht.

Il constate que, malgré ce qu’on pourrait penser, les pêcheurs de Concarneau ne sont pas originaires de cette ville mais proviennent surtout des localités paysannes environnantes (Nevez, Moëlan-sur-mer), et parfois du Morbihan (Le Bono...). Philippe explique la différence de mentalité entre les pêcheurs concarnois qui pratiquent une pêche plus industrielle et les bigouden, plus artisanale. Il signale que la fête des filets bleus est née en 1905 à Concarneau par solidarité avec les sardiniers qui avaient réalisé une mauvaise pêche ainsi qu’avec les sardinières qui travaillaient dans les conserveries ­— au nombre réduit de deux aujourd’hui (Burel et Gonidec). Il évoque également la vie des dockers qui pouvaient gagner beaucoup d’argent lorsque la pêche était florissante et dont le travail, certes pénible, ne l’est toutefois pas autant que le métier de marin, dans la mesure où « il est plus difficile de remplir un bateau que de le vider ». Philippe parle avec admiration des quelques femmes qui font ce dur métier, constatant qu’elles n’ont pas des mains comme les miennes !


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    Date de réalisation : 31 Mai 2019
    Durée du programme : 115 min
    Classification Dewey : Sociologie et anthropologie
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    Catégorie : Documentaires
    Niveau : Tous publics / hors niveau
    Disciplines : Sciences de l'homme
    Collections : Portraits de mer en Finistère
    ficheLom : Voir la fiche LOM
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    Réalisateur(s) : FORTIER Corinne
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    Langue : Français
    Mots-clés : pêche, Bretagne, monde marin, genre
    Conditions d’utilisation / Copyright : © / Corinne Fortier
 

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